Jean Anouilh, Fables

L’écrevisse amoureuse
Une écrevisse sanglotait.
Elle était tombée amoureuse ;
Et elle savait bien que celui qu’elle aimait
N’aimerait jamais une gueuse,
Incapable de marcher droit.
C’était le pasteur de l’endroit ;
Un jeune homme candide et roux, aux mollets lisses,
Dont l’innocente distraction, le dimanche,
Était précisément la pêche aux écrevisses.
Elle aimait ses deux fortes jambes blanches
Quand il pataugeait, troussé aux genoux;
Elle aimait ses petits poils roux.
Elle le regardait passer, l’air en dessous,
Tremblante du désir d’enfin se laisser prendre.
« Pêcheur maladroit
Cher petit andouille
Qui rentre bredouille
Sans savoir que moi… »
Ah ! si quelqu’un, jeunette, avait pu lui apprendre…
Elle alla trouver une vieille anguille
Qui rendait service aux filles
Du coin,
Lorsqu’elles en avaient besoin.
« Alors, ma belle,
Dit l’autre, la voyant s’avancer de guingois,
On a encor fauté, on vient trouver la vieille,
S’étonnant au bout de trois mois ? »
« Non, dit en rougissant encor plus l’écrevisse,
Je viens vous demander un tout autre service.
J’aime et peux être aimée, je crois.
Je veux apprendre à marcher droit. »
« Trop tard, ma belle !
Dit l’anguille,
Il fallait y penser pucelle.
Vous êtes drôles, vous, les filles,
Vous prenez du bon temps et puis vienne un curé
Qui vous plaît : vous voulez être la
Sainte Vierge !
Essaie d’aller brûler un cierge…
Mais moi je te dis, quand bien tu le voudrais,
Tu ne pourras plus jamais marcher dret. »
(Elle prononçait comme dans les fables.)
Désespérée d’être à jamais coupable,
Le soir même l’écrevisse se laissa prendre
Par un polisson du pays,
Dont le père avait justement
Une politesse à rendre.
Ravi de la pêche du fils,
L’homme invita les notables,
Dont le pasteur, à sa table…
On apporta le plat fumant :
« Monsieur le pasteur, prenez la plus belle !
C’est à vous l’honneur », dit l’amphitryon.
Riant niaisement, le pasteur glouton,
La prit, la mangea clamant :
« Que c’est bon !
— De la sauce jusqu’aux prunelles —
C’est ferme et tendre; c’est poivré, c’est juteux! »
Il suçait, s’en mettant partout, roulant les yeux,
Oubliant toute retenue,
Gémissant d’une voix émue :
« La mignonne fait mes délices !
Jamais,
Messieurs, jamais vraiment,
Et Dieu sait
si j’en ai mangé des écrevisses,
Même à Paris,
dans les restaurants les plus chers,
Je n’ai joui autant
De la délicatesse
Incomparable de leur chair.
Celle-ci est d’une finesse!… »
Dévorée par son cher pasteur,
L’écrevisse, enfin, connut le bonheur.
Le Seigneur
a toujours pitié des pécheresses.

Jean Anouilh, Fables (1967)

logo présentation poésieUne fable que j’ai choisie pour être glissée dans le cahier des poésies d’Asphodèle. (logo cliquable)

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16 réflexions sur “Jean Anouilh, Fables

  1. Me vient en mémoire en lisant cette superbe fable la chanson de Claude Nougaro « Le coq et la pendule », mais cette dernière n’a pas eu l’immense félicité de le déguster, dans cette ferme du Poitou, et ça fait une sacrée différence.
    La poésie de Jean Anouilh est un pur délice. J’en conviens tout à fait.

    Aimé par 1 personne

  2. Hi hi !!!! Il est extra ce texte ! Je comprends mieux quand tu me parlais de ta cousine ! Ben dis donc, sage comme ça l’écrevisse mais…ne pas se fier aux apparences ! Il a bien fait de mettre un Pasteur Jean Anouilh, avec un curé, c’eût été moins glouton, plus…coincé dirais-je ! 😆 Quelle chute gourmande et …consacrée !

    Aimé par 1 personne

    1. J’aime la fronde et la dissidence, tu le sais ! Et ce texte séditieux m’a amusée, en même temps que je le trouve très empreinte de réalité et de vérité !
      J’adore aussi l’anguille et sa fonction 😀

      J'aime

  3. J’aime pas Anouilh Martine, définitivement !
    Il m’ennuie.
    Mais je suis une apprentie littéraire, je le sais, et je le confesse 😆
    Mais je reconnais que c’est un choix judicieux, surprenant et je vois qu’Edualc en pince grave pour cette crustacée que j’aime beaucoup dans mon assiette !
    Gros bisous

    Aimé par 1 personne

  4. Très appétissante mise en bouche. Je connais un peu le théatre d’Anouilh mais j’aime beaucoup cette pièce, les mollets lisses du pasteur et la chair ferme de ta cousine que l’homme de Dieu ne se contente pas de manger des yeux. Délicieux.

    Aimé par 1 personne

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