(UN : Le secret de Loupiote)
DEUX : La dixième lune

C’est la naissance d’une nuit profonde.

La jeune louve à mantelure rouge trotte nonchalamment entre futaies et fourrés. Elle n’est en quête de rien, elle n’a pas faim, elle n’a pas froid. Elle vague simplement, tous sens offerts aux émotions : le parfum des feuilles mortes gisant au sol, le craquètement des brindilles sous ses pas, l’incandescence vacillante du ver luisant, l’effleurement des branches sur sa fourrure, l’âcreté du lactaire dont elle a, par curiosité, grignoté le chapeau.

Loupiote, la jeune louve, musarde. Elle porte joliment sa livrée pourpre. Elle vient de quitter le clan. Elle s’y sent étrangère ; ses frères et sœurs ne sont occupés qu’à chasser, qu’à débusquer, qu’à capturer, qu’à exterminer quelque pantelante proie pour en faire lippée. Elle sait que c’est leur destinée, que leurs gênes leur assignent cette inhumanité. Elle ne s’y reconnait pas, cependant.

Loupiote ignore qu’elle est l’héritière d’un amour légendaire. Mais elle conserve le souvenir confus d’une main douce et aimante sur sa tête, à sa naissance. Pelotonnée dans la chaleur de sa mère, elle a senti, comme une empreinte indélébile, une tendre pression : un message, une mission dont elle ignore encore le dessein.

La nuit s’épaissit autour d’elle ; elle poursuit sa pérambulation, au hasard des sentes qui s’insinuent dans la forêt. C’est une nuit de l’octobre déclinant. La lumière de la pleine lune s’immisce entre les branches. Loupiote laisse au hasard le soin de guider son chemin. Elle se sent bien, paisible, sereine.

Soudain, une ombre lui barre la route, immatérielle. Une ombre transparente. Elle n’a pas peur. Elle écoute le silence des ténèbres, scrute l’obscurité, affûte ses perceptions, dilate ses pupilles, retient sa respiration. L’ombre est mouvante ; une vague ondoyante. Qui, petit à petit prend forme.

Loupiote distingue alors une vieille femme. Elle porte une capeline rouge défraîchie. Elle tient la main d’un bambin. Ils semblent bienveillants envers elle, l’un et l’autre. Sur le visage de l’enfant, elle voit les traces de larmes récentes, et quelques sanglots étouffés le secouent.

Dans la mémoire de la jeune louve affleurent des mots : «  Aujourd’hui, te voilà, petite Loupiote. L’ensorcellement se brise. Je peux partir en paix et rejoindre mon amour ». Elle sait qui se tient devant elle…

– J’ai besoin de ton aide, ma Loupiote ! En chemin pour rejoindre ton ancêtre, mon bel amant, j’ai rencontré ce petit d’homme. Égaré dans la forêt, terrifié.  Il dit qu’il s’est perdu en s’amusant à cueillir des noisettes, à courir après des papillons, et à faire des bouquets des petites fleurs. Moi, je ne peux interrompre mon pas : si je ne suis pas au rendez-vous le trente-et-un de ce mois, l’envoûtement maléfique ne sera pas levé et je serai condamnée à errer indéfiniment. Je te le confie pour que tu prennes soin de lui.

Loupiote n’a pas le temps de répondre que la vieille s’éloigne. S’évapore, plutôt. Et, dans sa fourrure rousse, larmoie un chérubin frissonnant. Elle tente un œil discret sur la tignasse embroussaillée, sur la frimousse enchifrenée, sur la tenue loqueteuse de l’enfant qui semble avoir confiance en elle. Elle s’aperçoit que c’est une fillette. Qu’elle porte une capeline rouge, un panier dans la main qui contient un petit pot de beurre et une galette.

C’est la naissance d’une nuit profonde. Une nuit d’octobre. La pleine lune bat le rappel des étoiles et au loin, retentissent les hurlements du clan : ses frères et sœurs sont en chasse. De quelle proie vont-ils faire lippée ?

Pour la première fois de sa vie, Loupiote a peur.

(À suivre…)

Voici donc ma participation à l’Agenda Ironique managé en ce mois d’octobre par Laurence Delis sur le thème – mais j’espère que vous l’aurez deviné – Nuit d’Octobre.

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