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Dans la bibliothèque de ma mère
les livres étaient comme des draps
linge frais ou linceuil
ils moulaient formes et rêves, vivants et morts
m’enveloppant de silence
pour mieux parler les choses innommées
l’azur et l’ombre
et les visages, beaux oiseaux
qui n’en finissent pas de passer
sur leurs pages veinées d’encre de sang et d’eau
 
dans la bibliothèque de ma mère
la solitude dessinait un paysage sans horizon
un présent
où le coeur avançait
les livres souffleurs d’amour et de douleur
couturaient l’invisible
je m’égarais dans leur végétation
au-dedans et au-dehors, mots ouverts
histoire oubliée sous les lilas
l’odeur de la vie m’emportait
dans la bibliothèque de ma mère
les livres étaient comme des mains
que je promenais sur le monde
que je levais vers le ciel, feu ou vide
ils rendaient toute figure visible
traversant le temps, l’ici et l’ailleurs
pour retourner à la source dont ils venaient
dans la bibliothèque de ma mère
j’étais sans âge et sans demeure
la lectrice éternelle, l’étrangère.
 

Sylvie Fabre G., Dans la bibliothèque de ma mère, Pas d’ici, pas d’ailleurs – Anthologie poétique francophone de voix féminines contemporaines

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