Herman Koch, Le dîner

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Herman Koch, Le dîner, 2013, © 10/18

Serge et son épouse Babette, Paul et son épouse Claire se sont donné rendez-vous dans un restaurant huppé d’Amsterdam. Serge et Paul sont frères. Le premier est un homme politique ; il est potentiellement Premier Ministrable. Le second est professeur d’histoire en disponibilité. Le premier couple a deux enfants, Rick et Beau (un enfant adopté originaire du Burkina Faso), le second couple un fils, Michel.

Le menu de ce dîner n’est pas celui auquel on pourrait penser à priori, même si Paul, le narrateur s’emploie à en détailler la composition. De balivernes en futilités les couples dévoilent cependant leur personnalité. Surtout les hommes.

Serge, pédant, prétentieux, soucieux de son image publique, qui a des avis sur tout et surtout des avis. Paul, sarcastique, rebelle, quelque peu marginal, qui observe la société d’un œil acide qu’il ne se prive pas de commenter.

Tout – ou presque – y passe : le racisme, l’adoption, l’homosexualité, le machisme, le tourisme néerlandais en pays « conquis », la ménopause, les sans-abris, la relation de couple, la mal-bouffe (même bio), la parentalité…

Une femme, qui avait deux homosexuels comme voisins du dessus, deux jeunes hommes qui vivaient ensemble et s’occupaient parfois de ses chats, était interviewée. « Ils sont tellement adorables, ces garçons!  » racontait la femme. Ce qu’elle voulait dire, en fait, c’est que ses voisins étaient certes homosexuels, mais le soin qu’ils apportaient à ses chats montrait qu’ils étaient tout de même des gens comme vous et moi. Elle trônait dans l’émission, satisfaite d’elle-même, parce que tout le monde allait maintenant savoir à quel point elle était tolérante. Et que ses voisins du dessus étaient des garçons adorables, même s’ils faisaient des choses dégoutantes ensemble. Des choses répréhensibles en fait, malsaines et contre nature. Perverses en somme, mais excusables parce que les deux hommes s’occupaient de façon désintéressée de ses chats.
Pour comprendre ce qu’affirmait cette femme à propos de ses voisins, ai-je poursuivi puisque personne ne disait rien, il faut renverser la situation. Si les deux homosexuels adorables n’étaient pas venus donner des croquettes aux chats, mais leur avaient au contraire lancé depuis leur balcon des filets de porc empoissonnés, ils n’auraient été tout simplement que de sales pédés, comme d’habitude.

La parentalité, la fonction d’être parent dans ses aspects juridiques, politiques, socio-économiques, culturels et institutionnels. C’est de cela dont il est question.

J’étais confronté au dilemme qui se pose à chaque parent tôt ou tard : on veut bien entendu défendre son enfant, on prend le parti de son enfant, mais on ne doit pas y mettre trop d’énergie, et surtout pas le faire avec trop d’éloquence – il ne faut pas les piéger.

« Dans un roman, vous devez non pas expliquer mais montrer les choses et les gens, sans faire un essai philosophique« , souligne l’auteur, qui laisse  aux lecteurs « la main pour trouver leur propre solution« , lors d’une interview au Figaro.

Les deux enfants génétiques du couple, un soir d’égarement, ont commis l’irréparable. Et l’enfant adopté viendra, dans un rôle pitoyable et sinistre, en contrepoint funeste de l’intrigue.

Dans ce roman, jusqu’à la fin, on se demande qui sait quoi des actes de forfaiture de ces gamins de quinze ans coupables (et/ou responsables) d’une exaction criminelle. C’est là tout l’art de l’auteur qui distille subtilement les données pour y trouver justification ou réfutation. Là est la trame, mais pas le constitutif.

Bien sûr, des choses s’étaient passées mais, ces derniers temps, j’y ai réfléchi de plus en plus souvent comme à un naufrage. Une famille heureuse survit à un naufrage. Je ne veux pas dire par là que la famille en devient plus heureuse, mais elle n’est en tout cas pas plus malheureuse.

« Le dîner« , c’est une diatribe sociale, acerbe, caustique, amère ; c’est aussi un roman noir. Paradoxalement ce ne sont pas les actes scélérats des jeunes gens qui m’inspirent ces mots, mais les tenants qui les ont conduit aux aboutissants. L’auteur, de fait, n’accorde que peu d’importance à ce qui n’est finalement qu’une anecdote (inspirée d’un fait réel en Espagne). Il donne à son personnage principal le rôle – ingrat – de dénoncer les états de nature en même temps qu’il l’afflige des pires défaillances. Le menu du repas sert de repères aux différents chapitres : après l’entrée, légère en bouche et creuse de mots, le plat de résistance devient plus consistant et l’ambiance de plus en plus délétère. Les non-dits envahissent l’espace, pendant que les mets sont réduits à la portion congrue. Chacun sait, mais ne sait pas ce que l’autre sait. Un peu comme un jeu de chaises musicales : qui restera sur la touche dans cette mascarade hypocrite ? Quels sont les enjeux personnels pour chaque protagoniste ? Sous la noble et honorable justification du couvert parental, quels intérêts personnels se dissimulent ? Herman Koch taille dans le vif, sans concession. Et laisse à son lecteur le choix de sa propre réponse.

Nous n’avons pas le droit de leur prendre leur jeunesse pour la seule et unique raison que, selon nos normes d’adultes, il s’agit d’un crime que l’on doit expier toute sa vie.

J’ai aimé l’écriture – c’est, j’en conviens, très conventionnel – sans fioriture ; l’humour de Paul, le narrateur, est décapant ; j’ai aimé le rôle qu’Herman Koch a confié à chacun de ses personnages : des portraits taillés au couteau, sans être caricaturaux. Du bel art. Un scénario bien ficelé qui ne laisse pas de répit et suscite l’envie d’aller de l’autre côté de la page. Jusqu’à l’apothéose, alors qu’une insipide dame blanche se liquéfie dans la coupe d’un dessert. Un huis-clos salutaire, profitable. La peinture, glaciale, d’une société où le paraître est plus important que l’être.

Ce roman, tout à fait inattendu, parce que je ne l’aurais pas emporté sur le coup d’un achat compulsif, m’a été offert par Valentyne (La jument verte), en remerciement de ma participation assidue et réussie à son jeu de l’été sur des extraits de romans. Merci Val ! ❤

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12 réflexions sur “Herman Koch, Le dîner

  1. Comme Aifelle !!!! 😆 (comme souvent)… Un livre beaucoup vu sur les blogs, noté et puis…oublié ! Ton billet mordant et explicite me fait reconsidérer également la chose, je vais le noter pour plus tard, j’ai des urgences jusqu’à fin octobre ! 😉

    Aimé par 1 personne

      1. Il n’y a jamais d’urgence à proprement parler quand il s’agit de lectures ! 😀 L’urgence c’est nous qui la décidons avec notre échelle personnelle ladite urgence ! Et j’en ai que j’ai vraiment hâte de lire… j’en frétille !♥

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  2. Un des livres les plus saisissants, les plus originaux. Il pose des questions essentielles sur l’éducation, les faux-semblants, notre société aussi ! Bigre, question manipulation, l’auteur en connait un rayon ! A conseiller sans modération.

    Aimé par 2 people

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