Ils étaient nombreux à se pencher sur le berceau de Loupiote, à sa naissance. Chacun, pour montrer sa culture, y allait de son compliment. Qu’elle est belle ! Qu’elle a de grandes oreilles ! Qu’elle n’a pas de grandes dents ! Qu’elle aura de grands yeux !

Lorsqu’ils furent tous repartis pour fêter l’événement au Capieau Rouge, dont ils ressortiraient, c’est sûr, aussi noirs que gaillette, une vieille femme, tout d’incarnat vêtue, s’approcha de la jonchée où Loupiote ronronnait en digérant sa dernière tétée. Oh, elle n’était pas très affriolante, sa tenue ; on voyait qu’elle avait vécue. Ce n’est pas une sinécure que de se faire dégoutteler sur la pelure par tous les nourrissons qu’elle visitait depuis des siècles. Ça bave, ça mouille, ça éructe, ça régurgite.

Mais pour Loupiote elle était prête à tout. Elle avait une histoire à lui transmettre, un testament en quelque sorte, une succession que la petite aurait à assumer.

Elle prit avec tendresse la nouvelle-née dans ses bras
et voici ce qu’elle lui conta.

Au temps jadis, ma petite, j’ai fait la rencontre de ton ancêtre. Il portait beau, tu sais, tout de noir vêtu. Ses yeux brillaient comme des diamants purs, ses dents brasillaient aux rayons de lune comme flammèches incandescentes. Te dirais-je le charme profond de sa voix, la flamme de nos étreintes, l’embrasement de nos corps dans les sombres profondeurs de la forêt ? Tu es bien trop innocente pour comprendre cela, mais tu dois savoir que tu es l’héritière de cette passion qui s’était emparée de nous. Moi, j’étais jeune et naïve ; je savais cependant qu’il me fallait cacher nos têtes-à-têtes à ma mère, qui chaque soir avant tombée de jour, m’envoyait porter assistance à ma pauvre mère-grand souffrante. Tu peux me croire, je m’acquittais de ce devoir avec enthousiasme !
Mais un chasseur, un soir, nous aperçut. Ce n’était pas très difficile, ma capeline rouge se remarquait de loin. Il crut à une attaque de loup sur une fillette sans défense, épaula et tira, laissant sans vie mon bien-aimé. Bien sûr, je ne démentis point les propos plastronneurs de celui qui se prétendait mon sauveur. Une battue fut organisée pour débusquer une hypothétique meute. Mais pas tant présumée que cela, puisqu’une tanière fut découverte : une louve y allaitait ses petits et seul un louveteau échappa à la curée. En secret, je l’adoptai, le soignai, le dorlotai. Comme s’il était mon enfant. Lorsqu’il fut en âge d’indépendance, il rejoignit les siens. Jamais je ne le revis.
J’ignorais alors que mon hymen avait scellé un pacte avec le malin, qui me conférait la survivance jusqu’au moment où je pourrais confier le secret à un descendant de mon bel-amant. J’ai erré pendant des siècles, en vain. Aujourd’hui, te voilà, petite Loupiote. L’ensorcellement se brise. Je peux partir en paix et rejoindre mon amour.

Loupiote ne sut jamais pourquoi elle seule portait une mantelure pourpre et luminescente. Mais elle la porte avec tant de grâce et de charme !

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Les illustrations sont extraites d’un magnifique album : « Le petit loup rouge, Amélie Fléchais« 

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Écrit avec délectation, pour l’un des thèmes de l’agenda ironique de septembre, tenu et entretenu par Carnets Paresseux et… moi-même.
Où il est question  « d’une forêt, d’un loup déguisé, de rouges-fillettes et de nuit. »

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