Naissance du poème

C’est une épaisse nuit qui me prend à son bord
Et pourtant j’aperçois la blancheur d’une plage
Dans le désordre du départ et des images.
Mes doux forçats, traversons bien les eaux du port.
La carène respire et saigne comme une aube :
Des algues, des débris, d’un abîme qui rôde
L’étrave pourra seule écarter le péril.
Qu’importe la saison, qu’importe aussi le vent
Si j’atteins le grand large où s’engage le chant…
Mais si je parle à Dieu, que me répondra-t-il ?

 

J’invente un mot, ses ailes cherchent l’altitude,
Le cri me désaltère et me revient saisir :
Je suis sa proie, sa chair, sa plainte, son désir,
Nous mourons de renaître, ardente servitude ;
Sur l’océan qui s’ouvre à la quille de feu,
J’invente un autre mot, dont mon âme est l’enjeu.
Andromède pleurant au rocher de l’exil
Partage mon orgueil et le dispute au flot
Quand je touche en son corps la source du sanglot…
Mais si je parle à Dieu, que me répondra-t-il ?

 

Je déchire une page, évite l’archipel
Où la défaite attend d’inhumaines aurores ;
J’égare une parole et je la vois éclore
Gourmande de soi-même et de son poids de sel.
J’attire l’infini, récolte ses orages,
Je roule avec la foudre et tremble à son langage.
Maintenant l’horizon découvre sa blancheur.
Je suis complice du soleil et du mensonge :
Andromède, vois-tu ces nymphes qui replongent ?…
Mais si je parle à Dieu, serai-je un imposteur ?

Edmond Vandercammen, La porte sans mémoire, 1952

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