Mes proches, je vous lègue
La certitude inquiète dont j’ai vécu
Cette eau sombre trouée des reflets d’un or.
Car, oui, tout ne fut pas un rêve, n’est-ce pas ?
Mon amie, nous unîmes bien nos mains confiantes,
Nous avons bien dormi de vrais sommeils,
Et le soir, ç’avait bien été ces deux nuées
Qui s’étreignaient, en paix, dans le ciel clair.
Le ciel est beau, le soir, c’est à cause de nous.

Mes amis, mes aimées,
Je vous lègue les dons que vous me fîtes,
Cette terre proche du ciel, unie à lui
Par ces mains innombrables, l’horizon.
Je vous lègue le feu que nous regardions
Brûler dans la fumée des feuilles sèches
Qu’un jardinier de l’invisible avait poussées
Contre un des murs de la maison perdue.
Je vous lègue ces eaux qui semblent dire
Au creux, dans l’invisible, du ravin
Qu’est oracle le rien qu’elles charrient

Et promesse l’oracle.
Je vous lègue
Avec son peu de braise
Cette cendre entassée dans l’âtre éteint,
Je vous lègue la déchirure des rideaux,
Les fenêtres qui battent,
L’oiseau qui resta pris dans la maison fermée.

Qu’ai-je à léguer ?
Ce que j’ai désiré,
La pierre chaude d’un seuil sous le pied nu,
L’été debout, en ses ondées soudaines,
Le dieu en nous que nous n’aurons pas eu.
J’ai à léguer quelques photographies,
Sur l’une d’elles,
Tu passes près d’une statue qui fut,
Jeune femme avec son enfant rentrant riante
Dans l’averse soudaine de ce jour-là,
Notre signe mutuel de reconnaissance
Et, dans la maison vide, notre bien
Qui reste auprès de nous, à présent, dans l’attente
De notre besoin d’elle au dernier jour.

Yves Bonnefoy, Ensemble encore / Perambulans in noctem,
© Mercure de France, mai 2016

Le poète, cité plusieurs fois pour le prix Nobel, est décédé vendredi 1er juillet 2016.

Né le 24 juin 1923 à Tours (Indre-et-Loire), Yves Bonnefoy a étudié les mathématiques, puis l’histoire de la philosophie et des sciences, avant d’adhérer un temps au surréalisme dont il s’écarte rapidement.

À 30 ans, sa réputation est lancée avec la publication de « Du mouvement et de l’immobilité de Douve« , un recueil à contre-courant de l’époque, marqué par le dépouillement et une quête intérieure qui range déjà son auteur parmi les plus grands poètes français.

Il signe ensuite notamment « Hier régnant désert » (1958), « Pierre écrite » (1965), « Dans le leurre du ciel » (1975), « Ce qui fut sans lumière » (1987), « La vie errante » (1993), « L’encore aveugle » (1997) ou « Les planches courbes » (2001).

Très actif en dépit de son âge, on lui devait encore cette année « L’écharpe rouge » ou « La poésie et la gnose« .

Sa poésie, grave et généreuse, attentive aux sonorités, avait remporté l’adhésion de la critique et de fidèles lecteurs, séduits par son goût du « sensible » et son refus de « l’abstrait« .

Yves Bonnefoy a aussi analysé dans ses ouvrages la poésie des autres (« Notre besoin de Rimbaud« ), l’art italien (« Rêve fait à Mantoue« , « Rome 1630« ) ou la peinture (« Giacometti« , « Goya, les peintures noires« ).

C’était enfin le traducteur de l’essentiel du théâtre de Shakespeare, mais aussi de Yeats, Pétrarque ou Georges Seferis.

Auteur de plus de 100 livres, traduit en une trentaine de langues, il a été lauréat en France du Grand prix de poésie 1981 de l’Académie française, du prix Goncourt 1987 de la poésie et a remporté le prix mondial Cino del Duca 1995.

logo tete de page poésiePoème choisi pour Les Cahiers de Poésie du Jeudi, compilés par Asphodèle

 

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