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© Virginie Trabaud, artiste peintre
Un nuage dans ma main

Ils ont sellé les chevaux
Ils ne savent pourquoi
Mais ils ont sellé les chevaux dans la plaine

La place était prête pour sa naissance
Une colline enfouie sous le myrte de ses pères se retourne de-ci de-là,
Dans les Livres, les rangs d’oliviers brandissent les faces visibles de la langue
Et une fumée d’azur pare ce jour pour une question qui ne concerne que Dieu
Mars, enfant choyé des mois
Mars carde le coton sur les amandiers
Mars offre un banquet de mauve au parvis de l’église
Mars, terre dévolue à la nuit de l’hirondelle
À une femme qui s’apprête à crier dans les landes
Et elle habite les chênes

Un enfant naît
Et son cri
Dans les lézardes du lieu
Nous nous sommes séparés sur les marches de la maison
Ils disaient : dans mon cri, une prudence qui ne sied pas aux plantes étourdies
Dans mon cri, de la pluie
Ai-je nui à mes frères lorsque j’ai dit avoir vu des anges jouant avec le loup dans la cour de notre maison ?
J’ai oublié leurs noms
Leur façon de parler
Et léger, de voler

Mes amis frémissent des ailes la nuit et ne laisse nulle trace derrière eux
Dirai-je la vérité à ma mère ?
J’ai d’autres frères qui déposent une lune à ma fenêtre
Et, pour la terre, tissent la pèlerine de pâquerettes

Ils ont sellé les chevaux
Ils ne savent pourquoi
Mais ils ont sellé les chevaux au bout de la nuit

Sept épis suffisent pour garnir la table de l’été
Sept épis dans mes mains. Et dans l’épi
Les blés font pousser les blés
Mon père tirait l’eau de son puits et lui disait :
Ne taris pas
Et il me prenait par la main, que je m’y voie grandir comme le pourpier
Je marche sur la margelle : J’ai deux lunes
L’une tout là-haut
L’autre dans l’eau, qui nage. J’ai deux lunes
Sûres, comme les précédentes, de la vérité des Lois
Ils ont fondu le fer des épées, socs des charrues
L’épée ne peut réparer ce que l’été a pourri ont-ils dit
Puis ils prièrent longtemps et chantèrent leurs louanges à la nature
Mais ils ont sellé les chevaux pour danser la danse des chevaux
Dans l’argenté de la nuit

Un nuage dans ma main me blesse
Je n’exige pas de la terre plus que cette terre
Les senteurs de la cardamome et de la paille entre le cheval et mon père
Un nuage dans ma main m’a blessé
n’exige pas du soleil plus qu’une orange, et
L’or qui coule de l’appel à la prière

Ils ont sellé les chevaux
Ils ne savent pourquoi
Mais ils ont sellé les chevaux au bout de la nuit, et attendu
Une ombre montant des lézardes du lieu

Mahmoud Darwich, Pourquoi as-tu laissé le cheval à sa solitude ? – 1995

Oeuvre d’illustration Virginie Trabaud

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