Hubert Haddad, Vent printanier

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Entre les 16 et 17 juillet 1942 plus de 13 000 personnes, dont près d’un tiers étaient des enfants, ont été arrêtées dans Paris et sa banlieue ; presque tous ont été assassinés, moins de cent ont survécu à leur déportation.

« Vent printanier » était le nom de code de la rafle du Vél’ d’hiv. Le haut fonctionnaire qui inventa cette appellation fut félicité par René Bousquet, chef de la Police du gouvernement de Vichy. Les autorités françaises furent chargées de l’opération, en accord avec la Gestapo.

Hubert Haddad reprend ce monstrueux nom de code pour donner son titre au court recueil de quatre nouvelles qu’il a publié chez Zulma, en mai 2010.

Il faut tout l’art poétique de cet écrivain, dont je suis inconditionnelle, pour évoquer l’horreur sans en plomber la réminiscence. Les protagonistes s’appellent Adèle, Michaï, David. Adèle est une fillette de onze ans, Michaï est musicien, David est marchand de jouets de collection ; le personnage de la troisième nouvelle est photographe. Tous les quatre revisitent l’Histoire de juillet 1942 en suivant les fils rouges de leur histoire actuelle.

Adèle, troublée par les récits de la déportation massive faite par son enseignant, obsédée par celle d’une autre petite fille, Meranda, raflée, gazée et brûlée, dont il lui montre la photo, va suivre les traces d’un chat dans la neige et arriver jusqu’à l’ancienne adresse de l’enfant juive, où demeure maintenant un vieil antiquaire.

Il se souvient d’un mot : pitchipoï. La neige tourbillonne contre la vitre et, par instant, il croit y reconnaître des visages. Les enfants appelaient pitchipoï, au camp de Drancy, la destination inconnue.

Le vieux Michaï, son étui à violon sous le bras – un Lupot à chevilles et bouton d’ivoire – était invité pour les cérémonies de commémoration du 16 juillet. Il ne compte pas s’y rendre, mais deux jours avant, il entre dans un bar du Bourget où la télé diffuse les images d’actualité.

Un coude sur le zinc, il s’était demandé à quoi pouvait bien servir une fin de vie comme la sienne, oubliée des cœurs, sans attaches ni résonances.

Les images qu’il voit à l’écran le propulsent vers ce hangar d’où sont évacués des tziganes par les forces de l’ordre, pour qu’ils ne fassent pas tâche pendant les cérémonies. C’est là que Nicolaï et son accordéon le heurtent. Un enfant.

C’est presque toujours ainsi : les autorités locales chassaient les descendants des martyrs pour honorer ceux-ci en paix.

C’est un vieux photographe qu’Hubert Haddad présente ensuite ; un homme qui cherche inlassablement le visage de ses parents, disparus dans la folie meurtrière de l’idéologie nazie, dans ceux des photos anciennes qu’il collectionne. Une nuit, un cirque tintamarre tumultueusement devant sa boutique. De la foule vociférante sort un garçonnet apeuré, un enfant bohémien…

– D’où viens-tu donc ?
– De l’autre côté, là-bas, souffla-t-il dans un jargon où le tudesque se mêlait au slovène et au valaque.
– Tu veux dire d’Allemagne ?
– Plus loin ! dit-il. Le train s’est arrêté dans la nuit. Il y avait des chiens partout, des soldats armés. Je me suis sauvé dans la campagne avec les autres.

Enfin, l’auteur présente David. David Rosein. Un marchand de jouets de collection. Il vient de rencontrer un client, sur les bords du Lac de Constance : Gustav Eidenburg. David se souvient de leur première confrontation, lorsqu’il avait onze ans. Dans une forêt, surveillée par un jeune soldat de la Wehrmacht, musicien dans le civil, devenu collectionneur de modèles réduits de locomotives à vapeur… Gustav, lui, ne l’a pas reconnu.


Voilà quatre nouvelles particulièrement émouvantes, qui matérialisent sans pathos le devoir de mémoire auquel nous devrions tous nous contraindre. Les enfants d’aujourd’hui y rencontrent ceux de ce temps hébété ; c’est l’art qui sert de fil rouge : antiquaire, musiciens, photographe, collectionneur… Le temps d’avant se superpose au présent, sans pesanteur pour le lecteur. Haddad n’oublie pas de tisser la trame entre les éliminations d’hier et les exclusions de notre époque, sans morale, ni sermon. Il dit ce qui anime ses convictions. C’est ce que j’aime.

Oui, ces histoires – graves, dramatiques, poignantes – sont empreintes de sensibilité sans sensiblerie. L’écriture est éblouissante. Elle est fine, ciselée, perlée.

C’est tout simplement beau, passionnant, magistral. Comme tous les textes de Monsieur Haddad.

Hubert Haddad, Vent printanier,
© Zulma, mai 2010,
61 p.

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