arbre-bebe-toraja_indonesie« Tout ce qui est écrit dans un roman est vrai ». Cette phrase, Philippe Claudel, l’a dite, très sérieusement, lors d’une conversation-lecture à laquelle j’assistais . Alors, de l’auteur ou du narrateur de son ouvrage dernier né, L’arbre du pays Toraja, comment savoir lequel est l’un, lequel est l’autre ? Qui est Eugène – le producteur et ami du narrateur –, sinon Jean-Marc Roberts, l’éditeur et ami de Philippe Claudel, décédé en 2013 ?

Avoir écouté Philippe Claudel longuement parler de lui (et, finalement très peu/très beaucoup de son livre), de l’âge qui s’installe, de la mort qui rôde autour de ses proches et parfois les emportent, des maladies qui s’imposent sans que l’on sache très bien pourquoi là, maintenant, plutôt qu’ailleurs et plus tôt/plus tard, avoir été subjuguée par la justesse de ses propos, avoir oublié qu’il était écrivain pour suivre sa parole comme s’il était conférencier…

Quand donc tombons-nous gravement malades ? Quand tout va bien ou quand tout va mal ? Dans la monotonie des jours qui se ressemblent ? Ou bien dans le dérèglement, la rupture d’un quotidien égal ?

[…]

Le cancer s’était glissé dans l’interstice que l’amour avait laissé libre. Eugène était mort de ne plus aimer et de ne pas être aimé.

J’ai lu L’arbre du pays Toraja dans cet état d’esprit. Autobiographique ? Surtout pas, se récrie l’auteur ! Bon, s’il le dit, on ne peut que le croire ; même si j’émets un doute.

Ce roman, il est comme cet arbre. Dans le cœur de l’arbre sont placés les corps des nourrissons qui n’ont pas survécu.

C’est une sépulture réservée aux très jeunes enfants venant à mourir au cours des premiers mois. Une cavité est sculptée à même le tronc de l’arbre. On y dépose le petit mort emmailloté d’un linceul. On ferme la tombe ligneuse par un entrelacs de branchages et de tissus. Au fil des ans, lentement, la chair de l’arbre se referme, gardant le corps de l’enfant dans son grand corps à lui, sous son écorce ressoudée. Alors peu à peu commence le voyage qui le fait monter vers les cieux, au rythme patient de la croissance de l’arbre.

Dans le cœur de ce livre, Philippe Claudel met la mémoire de ceux qui ne sont plus dans la vie.

Pour moi, ils n’étaient pas tout à fait morts. Ils n’étaient plus dans la vie. Ce n’était pas la même chose.

L’arbre du pays Toraja, c’est une réflexion sur la vie, sur la mort…

Notre vie n’est en rien une figure linéaire. Elle ressemble plutôt à l’unique exemplaire d’un livre, pour certains d’entre nous composé de quelques pages seulement, propres et lisses, recouvertes d’une écriture sage et appliquée, pour d’autres d’un nombre beaucoup plus important de feuillets, certains déchirés, d’autres plus ou moins ratures, plein de reprises et de repentirs.

Sur l’amitié…

Notre amitié était une amitié de mots… ces mots échangés avaient constitué pour moi, durant des années, une charpente de cette maison que nous tentons tous de construire avec patience et difficulté et qui s’appelle la vie. 

En contrepoint, l’auteur se livre à une méditation sur l’amour, à la place de son personnage pris entre un passé avec une femme qu’il aime visiblement toujours  et un futur avec une femme dont il se demande s’il/elle peuvent s’aimer.

Le récit est ponctué de rencontres improbables dans des lieux tout aussi improbables : Michel Piccoli et surtout Milan Kundera. Eugène l’admire plus que tout. La mort bat le pavé à leur côté dans un minable bistrot. Le moment, imaginé par Claudel, est magique, surnaturel. L’auteur fera dire à son personnage, à propos de Kundera :

Le lire, c’était écouter une voix qu’on voulait faire taire. C’était aller contre un certain sens de l’histoire qui imposait à des millions d’hommes un asservissement et une amputation des libertés fondamentales.

Ce roman, je l’ai lu comme un hymne à la vie, pas comme une litanie invocatoire qui conjurerait l’issue fatale qui nous attend tous. Philippe Claudel a écrit pour son ami un texte mausolée dans lequel – et c’est cette singularité qui lui donne son essence – le défunt n’est pas mort, même s’il n’est plus en vie.

En son temps, j’avais rédigé un billet sur la conversation-lecture dont je parle ; c’est ici.

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