Il était une fois en Angleterre un cochon
bien gras et merveilleusement intelligent.

Tout le monde alentours disait qu’il était évident
que ce cochonnet avait un cerveau hors normes.

Il avait calculé des sommes considérables,
il avait parcouru tous les livres possibles.

Il savait ce qui faisait voler un avion,
il savait comment et pourquoi marchaient les moteurs.

il savait tout cela, mais en fin de compte,
une question le turlupinait toujours :

il ne pouvait tout simplement pas deviner
quel pouvait bien être le sens de sa vie

Pourquoi avait il été placé sur Terre ?
Son cerveau géant en cogitait sans fin.

Hélas, aucune réponse ne pouvait être trouvée.
Jusqu’à ce que, soudain, par une nuit miraculeuse,
en un éclair  la lumière lui vint.

Il sautilla comme une ballerine,
et s’écria : « Nom d’une pipe, j’ai la réponse !

Ils veulent mon jambon, tranche après tranche
pour la vendre à un prix mirobolant !
Ils veulent mes tendres et juteuses côtelettes
pour les mettre à l’étal chez les bouchers !
Ils veulent ma viande pour un rôti
et c’est là ma partie qui coûte le plus cher !

Ils veulent mes saucisses en série !

Ils veulent même mes andouillettes !

La boucherie ! Le couteau à découper !

Telle est donc la raison de ma vie !

De semblables pensées n’étaient pas conçues
pour donner au cochon un grand esprit.

Le lendemain matin, le fermier Bland s’en vint,
un seau de pâtée pour porc dans la main,
et le cochonnet dans un rugissement terrible,
étala le fermier sur le sol d’une ruade.

Et voici le moment piquant de l’histoire
dont nous ne causerons pas trop inconsidérément,

car le cochonnet dévora le fermier Bland,

il l’engloutit de la tête au pied,
mâchant les morceaux en les savourant lentement.
si bien qu’il lui fallut une heure pour atteindre les pieds,
parce qu’il y avait tant et tant à manger ;

et quand il eût fini, le cochon, bien sûr,
ne ressentit pas le moindre remords.

Lentement il gratta sa tête ingénieuse
et il dit avec un petit sourire :

« J’ai eu la terrible intuition
qu’il voulait se servir de moi pour son repas,
et donc, comme je craignais le pire,
j’ai pensé que je ferais mieux de le manger le premier. « 

 

Roald Dahl (1916-1990), traduit de l’anglais par E. Dupas