Votre vie ne tient qu’à une virgule

 

Tous les jours, à midi seize, le téléphone sonnait.
Tous les jours, à midi seize, elle décrochait le combiné.
Tous les jours, à midi seize, elle n’entendait qu’un souffle au bout de la ligne.

Elle en parla à sa fille ; elle en parla à sa cousine ; elle en parla à la boulangère. Sa fille, sa cousine, la boulangère lui conseillèrent d’en parler à la police. Mais elle ne voulait pas alerter les policiers : s’ils découvraient son secret ! Alors elle n’en parla plus à personne.

Elle vivait dans l’attente fiévreuse et inquiète de ce rendez-vous silencieux de midi seize : à peine éveillée, elle se prenait à se représenter son interlocuteur muet. Tantôt, le personnage était hostile, tantôt sympathique. Tout dépendait de la qualité de sa nuit. Elle était sûre, c’était un homme. Un matin, elle se demanda pourquoi cette certitude. À cause de son secret, bien sûr ! Oh, c’était une très vieille histoire qu’elle n’avait jamais confié à personne. Et ce n’est pas aujourd’hui qu’elle allait la dévoiler !

Tous les jours, à midi seize, le téléphone sonnait.
Tous les jours, à midi seize, elle décrochait le combiné.
Tous les jours, à midi seize, elle n’entendait qu’un souffle au bout de la ligne.

Cette attente émoustillait son imagination que pourtant elle n’avait jamais eue très fertile. Il faut dire que sa vie n’avait, jusqu’alors, jamais été très inspirante. Enfant chétive et mal aimée, mariée à la hâte au croquant qu’il l’avait engrossée dans un recoin de la grange – à la hâte, aussi –, mère d’une marmaille abondante qui ne survivait jamais au-delà de la première année (sauf une fille), elle avait trimé toute sa vie calamiteuse. Elle aurait pu être une héroïne de Zola. Ou de Victor Hugo. Mais elle ne connaissait ni l’un ni l’autre. Sa célébrité n’avait pas dépassé l’orée de la forêt où elle avait construit sa masure.

Tous les jours, à midi seize, le téléphone sonnait.
Tous les jours, à midi seize, elle décrochait le combiné.
Tous les jours, à midi seize, elle n’entendait qu’un souffle au bout de la ligne.

Un luxe, ce téléphone ! C’est sa fille qui lui avait fait installer. Comme ça disait-elle, je pourrai prendre de tes nouvelles sans avoir à me déplacer, ni envoyer à tout bout d’champs, la mioche chez toi. Je n’aime pas trop qu’elle traverse la forêt, comme ça. Tu te souviens de cette fillette qui s’est fait dévorer par un loup, un jour qu’elle apportait à manger à sa grand-mère ? Ils en avaient parlé dans le journal, et les chasseurs avaient obtenu le droit de le tuer.
Elle avait dit ça sa fille, mais c’était pas souvent qu’elle appelait ! D’ailleurs la première fois que le téléphone avait sonné, à midi seize, elle avait pensé que c’était sa maraude qui bigophonait. Mais non !

Depuis cette première fois, tous les jours, à midi seize… Oui, sûr, c’est un homme ; ce matin-là, elle se l’imagine aimable, son correspondant anonyme. Elle n’a pas bien de repères pour lui dessiner une silhouette agréable et attirante. De gaillard, tout le monde sait qu’elle n’en a connu qu’un : celui qui lui a servi de mari pendant une soixantaine d’années. « Connaître », c’est même pas vraiment ça. À l’aube, il quittait la cambuse avec la gamelle qu’elle avait préparée la veille et ne revenait qu’à nuit tombante, rompu par les travaux des champs. Il grommelait deux ou trois mots, engloutissait la soupe et un bout de lard sur un morceau de miche et se jetait sur la paillasse en ronflant tout aussitôt. Elle n’avait jamais vraiment su pourquoi – ni comment – elle se retrouvait grosse tous les ans ! De toute façon, les mômes soit ils tenaient pas les neuf mois, soit ils tenaient pas l’année. Ya que sa fille qui est restée. Une drôlesse, celle-là ! C’est à cause d’elle que le secret existe. Enfin, pas à cause, grâce… mais elle n’en sait rien.

Midi treize…

Dans trois minutes, « il » va l’appeler ; elle est sûre que c’est lui. C’est décidé, elle va lui parler, même s’il ne dit rien, lui. Elle va lui dire de venir la retrouver que personne ne le saura que ce sera comme avant il y a trente ans que l’autre n’est plus là que même il pourra rester que de toute façon à leur âge il n’y a plus rien à craindre qu’elle se moque de ce que les autres penseront qu’il y a beau temps que la boulangère ne lui apporte plus le pain à domicile que même elle est obligée d’aller le chercher chaque lundi qu’elle se demande pourquoi c’est plus le même pain qu’avant il y a trente ans il était moins salé moins levé plus cuit qu’elle a rien dit à la boulangère pour pas qu’elle croye que c’est à cause de son homme qu’elle aime plus le pain qu’elle a rien dit non plus aux gendarmes pour pas qu’ils savent qu’elle a rien dit non plus à la drôlesse mais que s’il est d’accord elle lui dira mieux même qu’elle lui présentera qu’elle lui expliquera qu’elle lui racontera sûr qu’elle sera contente d’apprendre ça.

Midi quatorze…

C’est fou comme on pense vite : tout ça en une minute ! Elle ignorait qu’elle pouvait penser comme ça, elle ignorait qu’elle pouvait penser tout court. Tout compte fait, ce n’est pas très difficile de penser ; il suffit d’avoir une idée et de tirer le fil. Ça vient à toute vitesse après. Un peu trop vite, même. Que vient faire sa fille là-dedans ? Et la boulangère ? Elle s’aperçoit que ce n’est pas par hasard si les deux bougresses sont venues s’immiscer dans le cours de ses pensées. Et que la pensée peut être dangereuse. Qu’elle peut entraîner la vie hors des contours prédéfinis. Elle était faite pour la vie qu’elle a eue, non ? Qu’elle a eue ou qu’elle a vécue ?

Il ne lui reste que deux minutes pour répondre à cette question. Deux minutes avant que la sonnerie du téléphone ne retentisse : avoir une vie, ou vivre une vie ? Alors elle remonte le temps. Faut faire vite, ne s’arrêter que sur l’important. Pas de parasites ; le mari, c’est bon, elle en a fait le tour ; les maternités avortées, aussi. Ça c’était la prédestination. Faut pas péter plus haut que son cul quand on vient de là d’où elle vient.

Midi quinze…

Elle était partie ramasser du bois mort. À trente ans, c’est presque un moment de plaisir que d’aller en forêt. Ça dégourdit les jambes. Et le dos. Elle avait bien vu cette ombre qui se glissait entre les arbres, mais elle n’y avait pris garde : en automne tout le monde se promène dans les bois. Même ceux qui n’ont rien à y faire; et quand, devant elle l’ombre avait grandi, quand elle avait levé les yeux, elle n’avait pas été surprise. La forêt est à tout le monde, non ?

Le soir, elle était rentrée chez elle, sans bois mort. Le dos et les jambes engourdies. Mais  pas comme d’habitude. Comme une langueur bienfaisante. Et quand elle s’est allongée aux côtés de son ronfleur de mari, elle a pris soin de ne pas le frôler pour ne pas le réveiller. La fille est née, neuf mois plus tard. Et le boulanger a continué à livrer le pain avant de disparaître avec la crémière.

Midi seize…

Elle retient son souffle la sonnerie retentit elle décroche elle ouvre la bouche elle entend…

« On vient manger grand-mère ! ».

Le loup ? Celui de Perrault ? La porte de la maisonnette s’ouvre brutalement. Sa fille est là, avec sa mioche qui s’écrie…

« On vient manger, grand-mère ! ».

Une virgule,
et tout bascule.

signature 2

Accueil3153614-4507960 N&B1

21 réflexions sur “Votre vie ne tient qu’à une virgule

  1. J’adore !
    Hihi,mon père avait une autre phrase pour illustre la ponctuation !
    Le maître dit : « l’élève est un con ! »
    « Le maitre, dit l’élève, est un con  »

    Mais bon ! fichue gamine, à défaut de viande enragée, la mère grand aurait pu manger du loup tous les jours !-)

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      1. Je le redécouvre grâce à Carnets et tu m’avoues maintenant que tu n’as pas osé l’envoyer !!! 👿 C’est un scandale !!! Je vais t’avoir un peu plus à l’oeil, tu me roules dans la farine ! Moi qui pensais que c’était fait ! Il était génial ce texte, à la virgule près ! 😉

        Aimé par 1 personne

  2. Ah, ben oui alors, ça m’a scotchée aussi cette histoire bien écrite, avec du suspense et du corps ! C’est bien amené, tout cela car on vit avec le personnage et cette ambiance si cinématographique qu’on a le décor devant les yeux et cette misère aussi. Bravo l’écrevisse.

    Aimé par 1 personne

    1. Merci, Anne !
      C’est le souvenir de mon prof de français, en seconde, qui est remonté… Mais je vais raconter ça à MyoPaname, tu comprendras mieux 😉

      J'aime

  3. S’il suffisait d’une virgule pour tout changer… renverser le cours de l’histoire…
    C’est un récit rythmé, saupoudré de suspens, enveloppé d’émotion… J’aime 😉
    Belle journée

    Aimé par 1 personne

    1. Comme je le disais à Anne, l’entrée fracassante de mon prof de français, le jour de la rentrée, en seconde, m’est revenue en mémoire :
      « Savez-vous, nous dit-il, que votre vie ne tient qu’à une virgule ? »
      Tu imagines nos tronches perplexes et ébahies !

      « Messieurs les Anglais, tirez les premiers ! » : les anglais ouvrent le feu.
      « Messieurs ! Les Anglais ! Tirez les premiers! » : ce sont les français qui engagent le combat.

      Et le cours de l’histoire en aurait peut-être été modifié…

      Aimé par 2 people

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