André Bucher, Déneiger le ciel

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André Bucher, Déneiger le ciel

Sur la terre des Hauts de Sisteron, la neige tombe drue. David a pourtant l’habitude lorsque, chaque année avec son tracteur, il se charge de rendre praticables routes et chemins, de dégager les hameaux, de relier les habitants entre eux en leur permettant de communiquer. Mais cette nuit, David n’a pas vraiment le cœur ; pour se justifier, il va même jusqu’à se convaincre que les ans qui s’amassent comme la neige réduisent son potentiel physique. Et, comme pour le conforter, son engin est momentanément hors-service. Il repousse même, certes avec un brin de culpabilité, l’appel de Pierre, son vieux copain berger, qui se prévoit bientôt coupé du monde et sans bois de chauffage.

Mais quand Antoine, « son fils de rechange » lui annonce son arrivée, David ne peut pas se résoudre à le savoir seul dans la démente tourmente glaciale. Il part à sa rencontre.

C’est cette nuit folle qu’André Bucher va mettre en scène. Mais point de racontages oiseux pour accompagner David dans une errance hallucinée : c’est dans une neige inhumaine, dans laquelle nos pas de lecteur s’enfoncent implacablement, que son personnage rencontre les pans de son humanité. À défaut de déneiger le sol, c’est « son ciel » qu’il balaie de toute la splendeur de son onirisme vacillant. Et dans ce ciel, tourbillonnent, tels flocons obstinés, ses vivants et ses disparus. Son épouse décédée dans un accident de voiture, sa fille en rupture de couple, son amie avec laquelle il aimerait cheminer hors les intempéries de la vie, la fille de celle-ci qui s’est volatilisée un jour, Antoine, Pierre, tous deux bien palpables mais enchâssés au plus profond de ses émotions.

Tour à tour, ils défilent dans le cerveau enfiévré de David, prennent corps, se substituent les uns aux autres, rappellent souvenances et interrogations, bonheurs et douleurs, émergent de l’improbable pour regagner aussitôt l’inatteignable, telles des chimères insaisissables. Le corps-à-corps de l’homme contre l’hostilité de la nature se mêle, dans ce court roman, à sa lutte pour la [re]construction d’une vie d’équilibre et d’harmonie.

L’on se demande (mais est-ce vraiment utile ?) quelle est la part d’autobiographie dans ce texte d’André Bucher, l’ancien beatnik qui fut docker, berger et surtout agriculteur pionnier du bio et bûcheron, qui vit dans la vallée du Jabron, dans la ferme retapée du dernier hameau du petit village de Montfroc, à 1200 mètres d’altitude, face aux paysages splendides et déserts des Alpes de Haute-Provence. Il est dit de lui qu’il est est le chef de file dans l’hexagone de ce genre littéraire né aux Etats Unis, le nature writing, mêlant observation de la nature et considérations autobiographiques. Pour lui, la nature n’est pas un décor mais un des personnages de son  récit. Et s’il se demande comment apprivoiser les humains, il se pose la même question à propos de son environnement.

Un moment de lecture très troublant et sobrement poétique, qui renvoie au sens que nous voulons donner à la vie, à notre vie.

Il se rappela que les indiens Caribou possédaient un vocabulaire varié pour décrire la neige. […] Cinquante-deux mots au total, s’il se souvenait bien. On devrait en posséder autant pour décrire l’amour.

En définitive, la réalité d’une existence tenait à peu de choses. Deux ou trois dates symboliques, quelques photos, témoins embarrassants, où l’on a l’air en représentation, déguisé quasiment, avant d’enfiler son dernier costume, le cercueil.

Cette nuit lui paraissait être une porte. S’il la franchissait, il serait libre d’aller et venir, n’importe où. Dans le présent, les souvenirs, partout, tant que ses jambes le soutiendraient.

Son site est ici, pour ceux qui souhaitent faire davantage sa connaissance.

André Bucher, Déneiger le ciel,
Roman, 146 p,
Éditions Sabine Wespieser/SW poche, novembre 2015


© martine, 26/05/2016


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9 réflexions sur “André Bucher, Déneiger le ciel

    1. C’est un univers où la nature est particulièrement rude, dans celui-ci : les rigueurs du temps n’érodent pas seulement la terre et les roches, elles ravinent aussi les humains qui partagent son existence.

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