Imre Kertész, Roman policier, © Actes Sud, 2008
Imre Kertész, Roman policier; ©Actes Sud, 2008

Le titre peut porter à confusion – c’est volontaire de la part de l’auteur – et qui croit s’apprêter à ouvrir un « polar », avec crime, enquête et rebondissements en sera pour ses frais. Pourtant, ce « Roman Policier » qu’a publié Imre Kertész en 1977, répond à sa façon à la définition qu’en a faite Régis Messac en 1929 :  » Un récit consacré avant tout à la découverte méthodique et graduelle, par des moyens rationnels, des circonstances exactes d’un événement mystérieux« ,, parce que crime, enquête  et rebondissements, il y aura. De fait, c’est un « Roman {sur un] policier » que l’écrivain hongrois, décédé à 83 ans le 31 mars dernier, Prix Nobel de Littérature en 2002 «pour une œuvre qui dresse l’expérience fragile de l’individu contre l’arbitraire barbare de l’histoire», a écrit. Il était l’un des rares survivants de l’Holocauste : il a été déporté, en 1944 à l’âge de 15 ans, d’abord à Auschwitz, puis à Buchenwald.

Imre Kertész situe son récit dans un pays probablement sud-américain qui émerge d’une dictature que l’on pourrait qualifier de sinistrement ordinaire. Il donne la parole à un tortionnaire emprisonné, que l’on pourrait qualifier lui aussi d’ordinaire : un homme soumis aux idéologies et aux ordres du pouvoir (qu’il confond, dans un premier temps avec la loi) qui, avant son jugement, demande l’autorisation d’écrire ses souvenirs d’exécutant docile. Il ne cherche pas à se disculper, il relate sans état d’âme.

Un jeune homme, fils de bonne famille, né avec une cuillère en or dans la bouche, rêve d’insurrection contre le totalitarisme. Ses tentatives pour entrer dans un réseau de résistance s’avèrent compliquées. Par ailleurs, plane la menace d’un attentat qui met la police sur les dents. Voilà les conditions réunies pour dérouler un univers glauque, suspicieux, où la terreur est quotidienne. Ce scénario, qui paraît d’une redoutable banalité, comme toute dictature, donne à l’auteur matière à développer, en phrases brèves et efficaces, l’implacable processus qui conduit des hommes insignifiants qui n’auraient jamais dû connaître le mérite, à se muer en tortionnaires.

Le narrateur ne se présente pas comme un héros de la répression. Il a fait son boulot ; il observait ses supérieurs, se permettait de penser (sans le formuler) que, parfois, ils allaient un peu loin, éprouvait de l’admiration pour leurs « techniques », et obtempérait. Il ne prenait pas d’initiative. Comme il le répète, « il n’était qu’un bleu« .

C’est écrit simplement, sans fioriture. C’est ce qui donne toute sa force au récit, ni démonstration, ni théorie, ni partisan. C’est ce qui le rend glaçant. La banalité devient étouffante, oppressante. La conscience de ces types est muselée, réduite au silence ; et c’est ce qui interroge. Au fil des pages, l’intrigue se noue, la machinerie se met en place, à petites touches davantage suggérées que vraiment exprimées. Les sous-entendus, les non-dits font surgir une réalité terrifiante, factuelle. Imre Kertész, actionne subrepticement, dans la pensée de son lecteur, les leviers d’une réflexion profonde et discursive sur les fondements obscurs de l’humanité régie par des lois extrinsèques qui, souvent et hélas, outrepassent et transgressent ses capacités de discernement.

Un texte impressionnant, jusqu’à sa chute, totalement inattendue.

Est-ce que tu sais que tout groupement conscient a besoin d’instruments inconscients ? Oui, d’instruments, même si on dit que ce sont des héros et qu’on leur érige parfois des statues dans les parcs, du moins à un petit nombre d’entre eux, toujours un très petit nombre.


Imre Kertész, Roman policier,
© Actes Sud/Babel, 2008, 117 p


© martine, 13/05/2016

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