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Antoine Choplin, Apnées © La fosse aux ours, 2009

🎶 🎶 Un homme, une femme 🎶 🎶

Non, le court roman d’Antoine Choplin n’est pas un remake du film de Claude Lelouch, bien que le thème en soit aussi la rencontre improbable de deux personnes de sexes opposés. Tout à fait improbable, en effet : la voiture de Monsieur tombe en panne dans un trou perdu de Suisse ; Madame erre, apparemment sans but, appareil photo en bandoulière, dans le trou en question : Plan-les-Ouates.

Tout l’art de Choplin consiste à ne pas faire du chabada avec cette histoire. Mais quand on connaît son talent, ç’aurait été tout aussi improbable.

Monsieur est le narrateur. Il était parti pour une séance d’apnée dans un lac suisse et se passionne pour la lexicographie. Madame… on ne sait guère. Disons qu’elle va servir de guide bien involontaire à Monsieur qui ne sait que faire de son temps en attendant de retrouver son véhicule en état de fonctionner.

Difficile de ne pas risquer de dévoiler le scénario de ce bref opus (112 pages) qui s’engloutit comme une petite friandise légèrement acidulée. Je me contenterai donc de donner quelques pistes.

L’apnée désigne communément l’arrêt – volontaire ou non – de la respiration (du grec pnein, respirer, et le préfixe privatif a-). Et le narrateur est directement concerné par ce syndrome. La jeune femme, quant à elle, est aussi dans le contexte d’une privation qu’elle ne maîtrise pas. Les deux protagonistes se trouvent, l’un et l’autre, dans une situation de manque, de perte, d’oppression suffocante. Ce qui éclaire l’utilisation du pluriel dans le titre de l’ouvrage.

Ce texte est bourré d’humour. Allez donc raconter ainsi la panne de votre véhicule !

Les trilles nerveux d’un klaxon tout proche se muèrent en sirène durable. Je me retournai dans sa direction, vis la proue avant droite de la voiture rouge prête à m’éperonner par bâbord. Un coup d’œil vers le conducteur et ses grands gestes de bras m’apprit qu’il avait mis flamberge au vent. Comme il me le suggérait énergiquement, je regardais droit devant. Constatai que la file avait progressé d’une dizaine de mètres. Qu’un trou s’était ainsi formé devant moi, que l’on m’invitait à combler dans des délais brefs, afin que l’on puisse se rabattre dans mon sillage. D’un signe de la main, je rassurai l’homme sur ma compréhension de la situation.
Je tournai la clé de contact.
Les hoquets du moteur renoncèrent à produire le résultat habituel. En fait, il en restèrent là, au statut de hoquet, sans débouché d’aucune sorte. J’actionnai la clé à plusieurs reprises, en vain. Le ronronnement se répéta, puis se mit à faiblir, avant de rendre un dernier souffle, sous la bronca des trompes automobiles.
Ça sentait la panne.

Je ne résiste pas au plaisir de partager cet autre extrait.

Ok, dit le gros, on va reculer. Il est passé une fois, alors il y a pas de raison.
Le problème avec ce truc là, me fit le gars à côté de moi, c’est que c’est pas symétrique. C’est pas le premier coup que ça arrive. On a beau le savoir. Ça empêche pas. On se fait prendre.
Faites de la place derrière, s’il vous plaît, dit le gros de sa voix basse et énergique.
Les gens se tassèrent un peu.
Ok, on y va.
On poussa, on tira, on essaya de faire jouer. Rien ne bougea.
Mon Dieu, quelle horreur, il est coincé, gémit une femme à chapeau.
Ça voudra pas, fit le gars à côté.
Ok, forcez pas, dit le gros. On va essayer autre chose.
Il se prit le menton dans la paume. Après un temps, il dit doucement :
Ok, on va le verticaliser.
J’en étais sûr, fit le gars à côté de moi.

Mais je résisterai à celui de vous dévoiler la nature de ce qui devra être verticalisé et l’endroit où se passe la scène en question. À mourir de rire … un autre cas d’apnée, définitive !

Ah, il ne faut pas que j’oublie de prévenir les « dicophobes »: le Monsieur se passionne, avais-je précisé, pour la lexicographie…

J’eus le tentation de m’enfuir.
Une tentation lointaine, incompatible avec l’hypoxie (1) naissante et cette sorte d’engourdissement qui me gagnait tout entier.
Ainsi, devant elle, au beau milieu de la rue, sans réel désagrément et dans une posture somme toute digne, je me pétrifiais, comme sous l’emprise d’un quimboiseur (2).

(1) hypoxie : diminution de l’apport d’oxygène
(2) quimboiseur : sorcier (Antilles)

Mais c’est loin d’être tout comme ça !

À lire, avec plaisir.
Et puis, pour savoir ce que, dans ce huis-clos helvète (qui aurait pu tout aussi bien être belge ou français, sauf que la bourgade n’aurait pas pu s’appeler Plan-les-Ouates), ces deux-là vont faire ensemble, non ?

Antoine Choplin, Apnées,
© La fosse aux ours, 2009


© martine 10/05/2016

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