La tension existait depuis longtemps, et la révolte des Chaussées gonflaient insidieusement. Samedi, à l’occasion d’une assemblée générale exceptionnelle, elles ont décidé de rentrer en dissidence. Pour l’instant, elles refusent toutes négociations avec les Ponts. Elles veulent faire entendre enfin leurs voies. La liste de leurs récriminations est longue. Pour tenter de démêler cet imbroglio, nous avons dépêché deux de nos plus fins enquêteurs : Mademoiselle Dithyrambe était chargée de rencontrer les Chaussées, tandis que Monsieur Taurus a contacté les Ponts. Voici leurs rapports circonstanciés et approfondis, qui, espérons-le, permettra qu’une instance de conciliation se mette en place.

« Nous rentrons en piste, parce que notre ras le bol est à son comble, dans le groupement des Chaussées« . C’est par ces mots que  Madame Borne, à la tête de la direction, a démarré notre entretien. « Nous en avons assez de battre le pavé, pendant que ces messieurs pérorent en nous regardant arpenter les trottoirs ; nos artères sont complètement bouchées, notre santé est en péril ; nous nous trouvons dans une impasse. Croyez-moi, notre vie n’est pas une longue promenade tranquille ! Et on nous traîne dans le ruisseau ! Admettez qu’il soit normal que je rue ainsi« .

Constatant un profond burn-out dans le domaine de la voirie, je tentai de calmer ses transports enflammés, et de la guider dans un chemin moins factieux, mais pas du tout facétieux. Mais elle ne voulait pas comprendre le sens de ma démarche et restait obstinément sur sa ligne d’action. Je l’ai donc quittée ainsi, empêtrée dans ses revendications opiniâtres.

Mlle Dithyrambe

J’ai rencontré Monsieur Spardeck qui ne m’a semblé aucunement estomaqué par les attaques virulentes de son ex-compagne.

« Je ne pense pas qu’elle ait avoué que l’histoire conjointe de notre famille date du début du XVIII° siècle. Notre ancêtre commun est Jean-Rodolphe Perronet qui a eu un enfant adultérin avec la femme de son collègue Jean-Gabriel Legendre, dont descend Madame Borne. Nos sorts sont restés intimement liés jusqu’à maintenant, puisque nous nous sommes toujours arrangés pour que demeurent entre nous ces liens très « étroits ». Je constate qu’elle souhaite rompre ce pacte. Mais je n’ai pas l’intention de répondre tout de go à votre « interrogatoire » ; je souhaite que vous organisiez une rencontre, le temps que je prépare mon argumentaire. J’aurai tôt fait de réduire ses bêlements à néant ! Votre date sera la mienne. »

Voici donc pourquoi j’ai convoqué aujourd’hui ce symposium.

Professeur Taurus

Les deux antagonistes sont arrivés, chacun muni de son ordinateur qu’il a branché sur  le rétroprojecteur de l’amphithéâtre. Nous comprîmes rapidement que le « combat »  allait se mener par photos interposées et que nous serions les arbitres de ce conflit.

Honneur aux dames, c’est Madame Borne qui eut l’honneur de commencer.

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Il paraît, dit-elle, que les Ponts sont des ouvrages d’art. Pouvez-vous m’expliquer en quoi cette horreur peut prétendre à un quelconque label artistique ?

autoroute

Extasions-nous, de concert, sur le caractère poétique de cette chaussée !

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Auriez-vous l’outrecuidance de prétendre faire couler le Rhône sous l’arche de ce tas de cailloux ?

voie romaine

Auriez-vous, pour votre part, celle de faire rouler tout autre véhicule qu’une brouette sur ce tas de pierres ?

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Avouez que l’usage de cette construction que vous appelez « pont » est particulièrement intéressant !

route cassée

Très chère, nous n’avons pas l’apanage de l’obsolescence ! Voyez plutôt !

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Voici une œuvre de génie ! Un pont qui épouse les gorges qu’il devrait surplomber ? N’est-ce pas là  une idée prodigieuse ?

route sinueue

Admirons donc l’étroite intimité qui lie cette voie aux méandres topographiques ! C’est vraiment du grand art !

Mademoiselle Dithyrambe regardait, consternée, le Professeur Taurus. Elle n’entrevoyait aucune communication amiable entre les deux contradicteurs, qui, pourtant, jusqu’alors s’étaient fort bien entendus pour véhiculer l’humanité depuis la nuit des temps.

Le Professeur inséra alors dans chacun des ordinateurs une photo qu’ils ne devraient ouvrir qu’à son signal.

VLADIMIR KUSH

Que seriez-vous l’un sans l’autre,  leur demanda-t-il. Ne constatez-vous pas que vos existences sont étroitement liées ? Allons, cessez ces broutilles et faites la paix.

En menant cette conciliation, 
il leur avait quand même évité d'être pris pour des baudets, 
même si tout le monde sait que 
les ânes ont bon dos dans le domaine !

Écrit pour l’Agenda Ironique du mois de Mai, co-animé par Émilie et Camille, sur le thème « En attendant le prochain pont ».

© Martine – 08/05/2016

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