Dominique Costermans, Petites coupures

« C’est l’histoire d’une pièce d’un franc, à l’effigie du Roi, qui n’a pas trouvé le chemin de la tirelire. D’un billet de cinquante, plié en quatre, reçu comme étrennes avec en prime une leçon de dignité. D’une magnifique pièce de dix, toute brillante, à l’existence éphémère. D’un carnet d’épargne bardé de timbres et de cachets. De billets de cinq mille cachés dans un soutien-gorge, de Traveller’s chèques qui rendirent amoureux un employé de change et même d’un mystérieux bracelet de pièces anglaises.

Entre menue monnaie et billets doux, ces souvenirs intimes tissent avec tendresse le parcours sensible de nos rapports à la vie et, l’une après l’autre, les petites coupures se transforment en vif-argent. »

La 4ème de couv, pour une fois, est assez fidèle au contenu du recueil. Et Dominique Costermans, elle aussi – et n’est-ce pas le plus important ?  –, est fidèle à cette veine généreuse qui fait d’elle une nouvelliste accomplie. Après avoir lu et dévoré Des provisions de bonheur, j’ai pris le temps de déguster, de picorer, toutes ces Petites coupures qui ne sont pas que fiduciaires. Elles sont autant d’accrocs, de blessures, d’écorchures, de taillades, d’estafilades, de mini fractures qui émaillent la vie ; certes « petites », mais oh combien souvent à vif, inapaisables, et tellement persistantes, qui ressemblent à ces minuscules entailles que l’on se fait au bout de l’index quand on a juste effleuré le fil d’une feuille de papier et que l’on prend soudain conscience de l’importance de cette petite douleur, précisément sans importance.

Une pièce d’un franc, un billet de cinquante, de cinq mille… l’histoire de cette menue monnaie vient s’insérer insidieusement dans celle de son possesseur pour mettre à jour ses drames intimes, petits ou grands.

C’est finement joué de la part de Dominique Costermans : l’on se dit, au premier abord, que l’on est plongé dans une lecture légère et sans équivoque. L’on se laisse porter, emplir – un peu comme ces cochons-tirelire-roses-et-joufflus – tout au plaisir de lire la plaisante plume de l’heureuse inspiration de la narratrice qui remonte dans ses souvenirs d’enfance.

Le deuxième abord, la [petite] coupure qui refuse de reprendre le chemin inverse de la fente par laquelle elle a été introduite, le [petit] truc qui gratouille, chatouille, taquine l’esprit du lecteur, c’est le discret double-sens qui vient justement empêcher le passage de la pièce dans la [petite] balafre découpée sur le dos du rose-cochon.

C’est tout petit, mais c’est tout sauf insignifiant, et ça questionne : que transmettent, dans la première nouvelle, Les étrennes que l’on donne, que l’on reçoit … en terme de tendresse, d’empathie, de complicité, quand, pour les esprits chagrins et rigides, elles ne représentent qu’une aumône humiliante ?
Que celui qui prétend que l’argent n’a pas d’odeur suive le chemin de La pièce d’un franc qu’une fillette doit évacuer par les voies naturelles après l’avoir malencontreusement avalée !
Pourquoi Le dernier billet de Tante Juliette, pour qui un sou est un sou, annoncera-t-il son passage de vie à trépas ?

Ainsi nous conduit avec finesse Dominique Costermans, au fil de onze courtes nouvelles, de ferraille en mitraille. La valeur de l’argent et les valeurs humaines prennent corps ensemble, l’une  instrumentant – souvent, mais pas toujours – les autres et les autres s’accommodant – parfois, mais pas toujours – de l’autre. L’auteure invite l’enfant qu’elle fut à raconter comment, aux côtés d’un papa rigide ne supportant guère la compromission, elle s’est construite grâce-à cause de quelques petites coupures mais pas seulement dans sa boîte à sous. Une enfant devenue jeune femme dans Traveller’s cheques, qui découvrira en Afrique La valeur des choses

En postface, elle écrit : [ce recueil] c’est une exploration symbolique de ma relation inconsciente, sensible et intime à l’argent à travers un traitement littéraire. Je voulais l’intituler Vif-Argent, le nom alchimique du mercure. Mercure est le dieu des voleurs et des commerçants, le messager des dieux et le dieu des messagers. Vif-Argent claquait à mes oreilles comme un totem secret. Et puis, Dominique Keustermans, mon éditrice chez Quadrature, a proposé Petites coupures, qui nous a ravies par son double sens, et dont la modestie pare à merveille ce petit livre.

Elles ont eu raison. Je les remercie toutes les deux, l’une pour avoir écrit ce recueil, l’autre pour me l’avoir envoyé à la demande de l’auteure.

Dominique Costermans, Petites coupures
© Quadratures, février 2014

Le site de Dominique Costermans, ici
Le site des Éditions Quadrature, ici


© martine 27/04/2016

pour

mois belge

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9 réflexions sur “Dominique Costermans, Petites coupures

  1. Je n’avais pas été intéressée par cette parution de Quadrature à l’époque, peut-être à cause d’un format trop court à mon goût des nouvelles (est-ce que c’est le cas ? Je confonds peut-être). Ton billet pourrait me faire changer d’avis, en tout cas au moins lire la nouvelliste à l’occasion, son univers tel que tu le décris.

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  2. Ah c’est tentant ! C’est malin, maintenant je veux le lire (et cours toujours qu’il ne sera pas à la biblio). Merci pour ce chouette billet.

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  3. Ta chronique est…waouh…top ! Comme d’hab’ me diras-tu ! 😉 J’ai un ou deux recueils (anciens) de nouvelles de cette maison d’éditions, il va falloir que je les ressorte ! 😉 C’est rigolo la proximité du nom de l’éditrice et de celui de l’auteure ! (autrice pardon) 😉 .

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  4. Eh bien oui, je l’ai lu, bien sûr, mais ta critique, chère Martine, est belle, pertinente, parfaite en somme. Le bouquin est joli et attrayant, tout autant que son contenu. Vive les liens qui s’établissent virtuellement certes mais solidement par l’écriture et l’amour des mots. C’est bateau ce que je dis, mais je n’ai qu’un seul mérite, je le pense vraiment.

    Aimé par 3 people

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