HENRI MICHAUX

Ecce homo

Qu’as tu fait de ta vie, pitance de roi ?

J’ai vu l’homme.

Je n’ai pas vu l’homme comme la mouette, vague au ventre, qui file rapide sur la mer indéfinie.
J’ai vu l’homme à la torche faible, ployé et qui cherchait. Il avait le sérieux de la puce qui saute, mais son saut était rare et réglementé.
Sa cathédrale avait la flèche molle. Il était préoccupé.

Je n’ai pas entendu l’homme, les yeux humides de piété, dire au serpent qui le pique mortellement: « puisses-tu renaître homme et lire les védas ». Mais j’ai entendu l’homme comme un char lourd sur sa lancée écrasant mourants et morts, et il ne se retournait pas.
Son nez était relevé, comme la proue des embarcations vikings, mais il ne regardait pas le ciel, demeure des dieux, il regardait le ciel suspect d’où pouvait sortir à tout instant des machines implacables, porteuses de bombes puissantes.

Il avait plus de cernes que d’yeux, plus de barbe que de peau, plus de boue que de capote, mais son casque était toujours dur.
Sa guerre était grande, avait des avants et des après, avait des avants, et des arrières. Vite partait l’homme, vite partait l’obus. L’obus n’a pas de chez soi, il est pressé quand même.
Je n’ai pas vu paisible, l’homme au fabuleux trésor de chaque soir, pouvoir s’endormir dans le sein de sa fatigue amie. Je l’ai vu agité et sourcilleux. Sa façade de rires et de nerfs était grande, mais elle mentait. Son ornière était tortueuse. Ses soucis étaient ses vrais enfants.
Depuis longtemps, le soleil ne tournait plus autour de la terre. Tout le contraire.
Puis il lui avait encore fallu descendre du singe.
Il continuait à s’agiter comme une flamme brûlante, mais le torse du froid, il était là, sous sa peau.
Je n’ai pas vu l’homme comptant pour homme, j’ai vu, « ici on brise les hommes ». Ici, on les brise, là on les coiffe et toujours il sert. Pietiné comme une route, il sert.

Je n’ai pas vu l’homme, recueilli, méditant sur son être admirable. Mais j’ai vu l’homme recueilli comme un crocodile qui, de ses yeux de glace, regarde venir sa proie et, en effet, il l’attendait, bien protégé au bout d’un fusil long. Cependant, les obus qui tombaient autour de lui étaient encore mieux protégés. Ils avaient une coiffe à leur bout, qui avait été spécialement étudiée pour sa dureté, pour sa dureté implacable.
Je n’ai pas vu l’homme répandant autour de lui l’heureuse conscience de la vie. Mais j’ai vu l’homme comme un bon bimoteur de combat, répandant la terreur et les maux atroces.

Il avait, quand je le connus, à peu près cent mille ans et faisait facilement le tour de la terre. Il n’avait pas encore appris à être bon voisin. Il courait parmi eux des vérités locales, des vérités nationales. Mais l’homme vrai, je ne l’ai pas rencontré.
Toutefois, excellent en réflexes, et en somme presque innocent: l’un allume une cigarette, l’autre allume un pétrolier.

Je n’ai pas vu l’homme circulant dans la plaine et les plateaux de son être intérieur, mais je l’ai vu faisant travailler des atomes et de la vapeur d’eau, bombardant des fractions d’atomes qui n’existait peut-être même pas, regardant avec des lunettes, son estomac, sa vessie, les os de son corps, se cherchant en petits morceaux, en réflexes de chien.

Je n’ai pas entendu le chant de l’homme, le chant de la contemplation des mondes, le chant de la sphère, le chant de l’immensité, le chant de l’éternelle attente.
Mais j’ai entendu son chant comme une dérision, comme un spasme, semblable à celle du tigre, lequel se charge en personne de son ravitaillement et s’y met tout entier.
J’ai vu les visages de l’homme. Je n’ai pas vu le visage de l’homme comme un mur blanc qui fait se lever les ombres de la pensée, comme une boule de cristale qui délivre des passages de l’avenir, mais comme une image qui fait peur et inspire la méfiance

J’ai vu la femme, couveuse d’épines, la femme monotone à l’ennui facile, avec la glande d’un organe honteux faisant le douceur de ses yeux. Les ornements dont elle se couvrait et qu’elle aimait tant disaient « Moi. Moi. Moi. » C’était donc bien lui, toujours l’homme, l’homme gonflé de soi, mais pourtant embarrassé et qui veut se parfaire et qui tatonne, essayant de souder son clair et son obscur.

Avec de plus longs cheveux et des façons de liane, c’était toujours le même à la pente funeste, l’homme empiétant, qui médite de peser sur votre destin

J’ai vu l’époque, l’époque tumultueuse et mauvaise, travaillée par les hormones de la haine et les pulsions de la domination, l’époque destinée à devenir fameuse, à devenir l’Histoire, qui s’y chamarrerait de l’envers de nos misères; mais c’était toujours lui, ça tapait toujours sur le même clou. Des millions de son espèce voués au malheur entraient en indignation au même moment et se sentaient avoir raison avec violence, prêts à soulever le monde, mais c’était pour le soulever sur les épaules brisées d’autres hommes.
La guerre! l’homme, toujours lui, l’homme à la tête de chiffres et de supputations sentant la voûte de sa vie d’adulte sans issue et qui veut se donner un peu d’air, voudrait donner un peu de jeu à ses mouvement étroits, et, voulant se dégager, d’avantage se coince

La Science, l’homme encore, c’était signé. La Science aime les pigeons décérébrés, les machines nettes et tristes, nettes et tristes comme un thermocautère sectionnant un viscère, tandis que le malade écrasé d’éther gît dans un fond lointain et indifférent.

Et c’étaient les philosophies de l’animal le moins philosophique du monde, des ies et des ismes ensevelissant de jeunes corps dans de vieilles draperies, mais quelque chose d’alerte aussi, et c’était l’homme nouveau, l’homme insatisfait, à la pensée caféinée, infatigablement espérant et qui tendait les bras (vers quoi les bras ne peuvent-ils se tendre?)

Et c’était la paix, la paix assurément, un jour, bientôt, la paix comme il y en eut déjà des millions, une paix d’hommes, une paix qui n’obturerait rien.
Voici que la paix s’avance semblable à un basset pleurétique et l’homme plancton, l’homme plus nombreux que jamais, l’homme un instant excédé, qui attend toujours et voudrait un peu de lumière….

Henri Michaux
À Madame Mayrisch Saint-Hubert
Extrait de Épreuves, exorcismes, 1940-1944
© Gallimard/Poésies, septembre 2014

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