Dominique Costermans, Des provisions de bonheur

Il attendait depuis longtemps, aux côtés des textes de Raymond Carver, que mon regard tombe sur lui. Pas un hasard, s’il était là : l’auteure de ce recueil dit son intérêt et son admiration pour cet écrivain. Dominique Costermans est belge, publie chez un éditeur belge, elle écrit des nouvelles, et aujourd’hui, chez Anne et Mina, pour le mois belge, c’est le jour pour donner des nouvelles (belges, évidemment).

En seize mouvements, Dominique Costermans croque des moments de vie, de gestes quotidiens, de pensées fugaces et triviales, de rencontres inachevées, de douceurs aigrelettes. Son regard est sourcilleux sur l’univers banal de l’ordinaire, sa plume, bien que légère et concise, est caustique sans être cruelle. Jamais ne se relâche sa sollicitude pour ses personnages qu’elle considère du point de vue de son « je » narrateur et pour lesquels sa tendresse est manifeste.

J’ai eu l’impression qu’elle avait conservé le zeste des Citrons amers qui amorcent cette série de tableaux pour en saupoudrer chacune des seize nouvelles. Toutes n’ont pas la même intensité, la même densité évocatoire. J’ai lu en les survolant quelques unes d’entre elles, mais toutes m’ont séduites par la qualité d’une écriture alerte, déliée et perspicace. Les choses de la vie, les belles, les tragiques, les insolentes, défilent dans ce court ouvrage : à peine le temps de les entrevoir que déjà elles appartiennent à hier… comme la vie !

J’ai adoré L’insoutenable densité des files à Cora. Le dialogue entre Petit-Coq et Élégance-Triste sent un long vécu de l’attente aux caisses des grandes surfaces. C’est cocasse, mais pas vraiment. Dominique Costermans, subrepticement, s’empare d’autres thèmes beaucoup moins badins : le travail des caissières : « La nuit, je continuais à pointer en rêve, j’évitais de reposer sur mon épaule endolorie, la gauche, et mes possibles erreurs de caisse m’ensevelissaient d’une terreur froide » ; la mort, qui surgit sans crier gare dans nombre des nouvelles : « Parler des morts, à conditions de n’en dire que du bien, c’est rassurant, nous, on est là, n’est-ce pas, du bon côté du Styx, morts-vivants en sursis dans la file des caisses à Cora, parfaits. Parfaits, en quelque sorte« .  Elle va même jusqu’à imaginer, dans L’homme Mort, un attentat dans le métro (le recueil a été publié en 2003… 13 ans plus tard, on pourrait s’y croire) : « La mort a cela d’intéressant que quand on est mort, on ne le sait pas. Pourquoi la craindre ? Au milieu de ma trouille fleurissait l’idée de moi morte. Tout rentrerait dans l’ordre, finalement. Les enfants me pleureraient, mais je deviendrais, sans effort, une mère idéale, à jamais nimbée de perfection posthume. Je ne me faisais qu’un petit souci pour eux, leur père n’était pas un mauvais père loin de là. Juste un mauvais mari. Et quelle revanche que ma mort. Je souriais en pensant que la petite pétasse qui servait de maîtresse à mon ex serait définitivement hors concours !« .

Mais la nouvelle qui m’a fait véritablement vibrer, c’est Des poèmes dans les arbres. Pas seulement parce qu’il est question de poésie et que passent par là Yves Simon, Aragon, Gainsbourg… mais parce que c’est elle qui fait, en quelque sorte, la synthèse de toutes les autres. C’est Colin, jeune homme amoureux que l’on devine éconduit, qui dépose des messages à sa bien-aimée que l’on pense indifférente. C’est délicieusement triste, émouvant, et macabre (il faut prendre garde au verglas, les nuits d’hiver). C’est délicieusement incontestable. Et l’auteure mène ce très court tableau de la même façon qu’un excellent auteur de roman noir. Suspens garanti, avec tous les ingrédients, même s’ils sont minimalistes.

Bref, un recueil qui se lit bien. Qui évoque le funeste mais ne le (se) prend pas au sérieux. Dont on tourne les pages pour savoir ce qu’il y a ensuite. Où l’on respire le « raffût puant de diesel brûlé » (La neige orange) autant que la fraîcheur florale des jardins (Un jeu d’enfant les soirs d’été). Où tout n’est que temporaire, mais rien n’est impossible (« Lily est sûre que parfois, les parallèles se superposent« , Les Parallèles). Où l’on s’assure que l’amour est faillible et friable, même s’il se prétend éternel ; et que, même si nous le savons, nous ne sommes pas éternels : « Il y avait urgence chez cet homme. Il fallait écrire, travailler, travailler encore, lire tous les livres, il y avait urgence à partir en voyage, à s’embrasser, à dormir ensemble. Je n’ai rien vu venir. Pauvre vieille qui pleurniche dans son café froid son fils unique emporté si jeune, je ne savais pas, moi, je ne savais pas qu’il était malade, radotait-elle, il ne me disait jamais rien… » (Terminus).

Une lecture agréable, ponctuée, en exergue de certaines nouvelles, de citations signées André Breton, Robert Musil, Byron, Éric Holder. Tout ce qui n’est pas écrit disparaît. Un gage de qualité.

Dominique Costermans, Des provisions de bonheur,
© Éditions Luce Wilquin, 2003

mois belge


Pour « le mois belge d’Anne et Mina »

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© martine 05/04/2016

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34 réflexions sur “Dominique Costermans, Des provisions de bonheur

  1. Je ne sais pas ce qui me ravit le plus : ta chronique, toujours aussi fine et tentatrice ou le tour de passe-passe d’ADLN (elle dit bien qu’elle est une passeuse hein^^) et l’arrivée de l’autrice (il faut dire ainsi maintenant même si ça crisse un peu^^) qui commente ladite chronique ! Je comprends ton émotion ! Moi aussi ma PAL défaille mais je lui trouverais bien une petite place vu ton enthousiasme et surtout les extraits que tu nous présentes… 😉

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    1. L’autrice… (ça résonne comme autruche 😦 je préfère l’auteure, si c’est encore possible) est une personne charmante avec laquelle j’ai pu aussi discuter en MP. C’est elle qui m’a donné le lien pour le prix « sale temps pour les ours » en me disant que je pourrais y participer. Mais ce n’est pas que pour ça qu’elle est charmante… je ne sais pas, c’est un quelque chose dans ses propos qui m’a plu.
      ADLN est aussi une personne charmante puisqu’elle a permis cette rencontre avec Dominique Costermans.
      Je n’ai pas forcé le trait, je t’assure, pour dire tout le bien que je pense de ce recueil de nouvelles qui fut son premier. Depuis, elle en a écrit tout plein d’autres ; s’ils sont de la même veine, je te promets que tu n’as pas fini d’entendre parler d’elle et de son oeuvre !
      Bisous toute belle 😘

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  2. Chère écrevisse, je vais lui faire parvenir ta critique : Dominique est ma voisine en quelque sorte (un autre quartier) à Louvain-la-Neuve et c’est quelqu’un de très sympathique, en plus. Nous nous côtoyons virtuellement et j’ai acheté trois de ses livres mais pas celui dont tu parles, ce qui ne saurait tarder (belle maison d’édition, Luce Wilquin). Merci…

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    1. J’en suis très honorée, ma chère Anne. Avec, cependant, la crainte de n’avoir pas su exprimer correctement le fond de son ouvrage. Pourras-tu la saluer (virtuellement) de ma part et la remercier pour sa belle écriture. Je n’ai rien lu d’autre d’elle. Que me conseilles-tu ?

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      1. Le salut et la chronique viennent de me parvenir via la généreuse passeuse Anne 😉 Des provisions de bonheur est mon tout premier recueil (2003); j’en ai commis cinq autres depuis; le sixième (En Love mineur) et le septième (Les petits plats dans les grands) sont en gestation. Martine, merci pour votre analyse enthousiaste et toute en finesse. Le plaisir d’écrire se double de temps en temps du plaisir d’être bien lu et d’avoir pu partager des univers, susciter des émotions, inviter à la réflexion. Vous ensoleillez ma journée !

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          1. Moi je m’arrête ici avec le mois belge… Peut-être que l’an prochain je participerai un peu plus. Mais d’autres critiques littéraires ne vont pas tarder… J’ai hâte de découvrir le poème dimanche…

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  3. Une belle présentation de ce recueil ! Je sais que l’auteur est assez reconnue dans ce genre et a beaucoup publié. Je me laisserai peut-être tenter par ces histoires-ci si je tombe dessus…

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    1. Je connais le problème, parce que moi aussi je me laisse tenter facilement. Tu n’as pas une bibliothèque prêteuse qui pourrait t’éviter d’ajouter des rayonnages pour y aligner (comme moi) une foultitude d’ouvrages que tu liras « un jour » ? Remarque, ce recueil était dans ma PAL depuis la nuit des temps. Je suis ravie de l’avoir exhumé pour cette occasion 😀

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    1. Le bonheur est dans le grenier, alors ! Pour pasticher Paul Fort, je te dirais « cours-y vite, cours-y vite » 😉 C’est un recueil qui se lit vite (et facilement).

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      1. Mission accomplie ! Cela m’a pris plus de temps que prévu (je n’ai vraiment pas d’ordre 😦 ) mais il attend fièrement sur ma table de nuit que j’aie terminé Anges et démons de Dan Brown (un tout autre genre, je l’admets).

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