Pérambulation en contrée poétique

Si vous voulez savoir ce qu’est, chez moi, un achat compulsif… bienvenue sur la page de ce blog (cela dit, rien n’empêche qui que ce soit d’en faire le tour complet).

Je suis allée flânant, rodant, déambulant en les rues de la métropole proche de ma ruralité de neuf-cent-quatre-vingt-dix-huit âmes. Vadrouillant, baguenaudant en cœur de Grenoble, quêtant ci ou là, belle aubaine en thé, en café, en pâtes, charcutailles et fromageailles italiennes (à bien des égards, « Gre », comme on dit, est une miniature Italie-Française), me voici, promenade interrompue, intérêt suspendu par la devanture de ma librairie préférée. Chérie pour son rayon poésie. Pour la diversité des auteurs et des éditeurs – et nombre de « petits » -. Les poètes contemporains – ceux que je préfère – côtoient sans vergogne les ténors versificateurs des siècles précédents ; aucun ne joue des coudes pour usurper la place de son voisin, tout ce beau monde a son espace d’expression. Ma déambulation pédestre laisse ici place à une musardise émotive, psychique et sensible.

Je touche. Touchée par l’inspiration des poètes.
Je cueille. Recueils poétiques aux facettes multivoques.
Je repose. Pause avant de reprendre mon voyage au pays des mots.

Je croque. Je m’émeus. Je m’imprègne. Je me trouble.

Certains m’indiffèrent aujourd’hui, qui demain m’enflammeront. Je reviendrai demain, un autre jour, un autre moment, un autre espace de ma sensitivité.

Un titre m’arrête : Les jours s’en vont comme des chevaux sauvages dans les collines. C’est moi dans cet instant. Je galope, je chevauche, je bondis aux côtés de la vie qui passe et qui s’en va, effrénée, débridée, violente, furieuse. Cet opus, je le tiens bien en main, de peur qu’il ne s’échappe en suivant le cours de mes pensées. Il me le faut, je le veux. Parce que le titre résonne. Parce que le titre raisonne. Parce que je ne suis pas raisonnable. Je regarde les autres livres mis de côté : Élégies pour le temps de vivreOù vont nos nuits perduesLes mots étaient des loups  … L’arbre à poèmes …  Ceux-là, je les ai feuilletés, je me suis arrêtée plus longuement sur certains vers qui me parlaient parce qu’ils parlent de moi. Pour ceux-là, j’ai regardé leurs auteurs : Richard Rognet, Alain Duault, Vénus Khoury-Ghata, Abdellatif Laâbi. Je connais la poésie des deux derniers, pas celle de Richard R. et Alain D.

Je reviens à celui qui m’a sauté au cœur… Charles Bukowski. 

Ah.

Dans une autre vie, Bukowski émargeait sur la liste de mes écrivains chouchou. J’avais lu et relu, aimé et ré-aimé Contes de la folie ordinaire. Puis j’avais oublié. Et lorsque, il y a peu, j’ai voulu me replonger dans cette oeuvre, je n’ai pas retrouvé mon enthousiasme.

Ah.

J’ouvre, je survole, je compulse.

De compulser à compulsif, il n’y a que deux lettres. Charles Bukowski s’en empare et rejoint ses camarades déjà nominés.

De retour chez moi, j’entre dans le recueil. Difficilement, malaisément ; les mots ne me parlent plus, le ton non plus, leur sens n’est plus le mien.

Il a raison, Charles : « Les jours s’en vont comme des chevaux sauvages dans les collines. » Les jours s’en vont, reste le souvenir, la vie va et ne reste que le souvenir sans l’émoi, parfois.

Ou ne va plus. La vie.


Un poème que j’aime beaucoup, dans ce recueil.

un poème est une ville

un poème est une ville remplie de rues et d’égouts
remplie de saints, de héros , de mendiants, de fous
remplie de banalité et de bibine,
remplie de pluie et de tonnerre et de périodes de
sécheresse, un poème est une ville en guerre,
un poème est une ville demandant à une horloge pourquoi,
un poème est une ville en feu,
un poème est une ville dans de sales draps
ses boutiques de barbier remplies d’ivrognes cyniques,
un poème est une ville où Dieu chevauche nu
à travers les rues comme Lady Godiva,
où les chiens aboient la nuit et chassent
le drapeau ; un poème est une ville de poètes,
la plupart d’entre eux interchangeables,
envieux et amers…
un poème est cette ville maintenant,
à 80 km de nulle part,
à 9 h 09 du matin,
le goût de l’alcool et des cigarettes,
pas de police, pas de maîtresses, marchant dans les rues,
ce poème, cette ville, fermant ses portes,
barricadée, presque vide,
mélancolique sans larmes, vieillissante sans pitié,
les montagnes rocheuses,
l’océan comme une flamme lavande,
la lune dénuée de grandeur,
une petite musique venue de fenêtres brisées…

un poème est une ville, un poème est une nation,
un poème est le monde…
et maintenant je colle ça sous verre
pour que l’éditeur fou l’examine de près,
et la nuit est ailleurs
et des dames grises indistinctes font la queue,
les chiens suivent les chiens vers l’estuaire,
les trompettes font pousser les gibets
tandis que de petits hommes enragent contre des choses
qu’ils n’arrivent pas à faire.

Charles Bukowski,
Les jours s’en vont comme des chevaux sauvages dans les collines, 1969,
© du Rocher, coll. Points, nov 2011

Toile de Antonio Palmieri


© Martine – 28/02/2016

 Écri’turbulente sur FB

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7 réflexions sur “Pérambulation en contrée poétique

  1. Merci Martine pour ce poème, que j’ai lu avec « ferveur »; et aussi ta belle introduction, qui m’a ramenée dans le vieux Grenoble, où j’aimais flâner. Ayant vécu quelques temps dans une banlieue proche, mal à l’aise, enfermée dans ces montagnes, j’aimais me perdre dans les vieux quartiers…cela m’aidait à supporter le soleil perdu.

    Aimé par 1 personne

    1. « Enfermée dans ces montagnes », c’est exactement le sentiment que j’ai eu lorsque je suis arrivée en Savoie (Aix les Bains et Chambéry). Alors pour que l’horizon s’ouvre un peu, j’allais me poser sur les berges du Lac du Bourget, où même Lamartine n’a pu suspendre le temps.

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      1. Avant d’habiter près de Grenoble, j’ai vécu à…St Jean de Maurienne :(. Et j’appréciais les balades près des lacs, Aiguebelette, Le Bourget, et même Paladru. C’était une bouffée de liberté.

        Aimé par 1 personne

  2. Moi aussi Bukowski m’a accompagné longtemps et puis…c’est passé… Comme tu le dis si bien dans ce très beau billet (j’aime beaucoup « le souvenir sans l’émoi ») la poésie que l’on aime, qui nous touche correspond à un moment précis, très précis… Là c’est l’image de Lady Godiva sur son cheval qui me l’a remis en mémoire car cette image m’avait marquée (j’avais 15-16 ans)…
    http://rotorvator.gr/lady-godivas-nude-ride/

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