Lire Atiq Rahimi, c’est aller à la rencontre d’un homme « né en Inde, incarné en Afghanistan et réincarné en France », qui écrit « je suis bouddhiste parce que j’ai conscience de ma faiblesse, je suis chrétien parce que j’avoue ma faiblesse, je suis juif parce que je me moque de ma faiblesse, je suis musulman parce que je condamne ma faiblesse, je suis athée si Dieu est tout puissant. »

Lire Atiq Rahimi, c’est aller à sa propre rencontre par des voies inhabituelles et très insolites.

Atiq Rahimi trace les mots et les signes de son exil grâce à ce calame, ce roseau taillé qu’il a appris, difficilement et parfois douloureusement, à utiliser auprès de maîtres calligraphes. De la calligraphie à la callimorphie, l’écrivain glisse doucement.

100_0612Mes petits doigts tremblants serraient le calame dont le bec égouttait de la craie liquide, blanche, exhalant une faible odeur de chaux. J’attendais, comme tous mes camarades, le cri chevrotant du maître de calligraphie :

Alef !

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L’alef est son « tétragramme d’errance et d’absence ».

Alef. Un geste simple. Une trace unique. Une lettre originelle que Jorge Luis Borges dans un ouvrage intitulé l’Aleph définit comme le lieu ‘où se trouvent sans se confondre tous les lieux de l’univers, vus de tous les angles.’

Atiq Rahimi mêle son histoire de vie avec son histoire d’écriture ; mettre des mots sur l’exil ne lui est pas simple, dit-il, s’il ne trouve pas le soutien des signes. Et ces signes, ce sont ceux de sa culture d’origine qui l’entraînent dans une réflexion intime et profonde de son identité. Il reprend un célèbre adage indien qui dit « L’écriture est l’ombre de la parole ». Et la parole de l’exil doit s’appuyer sur l’intangibilité de l’existence. « L’exil ne s’écrit pas, il se vit. »

De la naissance du monde, de l’exil imposé par Dieu aux deux créatures de chair qu’il a animées et qu’il a chassées du Paradis, il tire l’enseignement de son propre déracinement. Il en conclut « je ne suis pas invité dans ce monde ni d’ailleurs exilé comme nous font croire les trois religions abrahamiques ; je fais partie de ce monde, je suis de ce monde, je suis le monde ».

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2016-02-22_205914Atiq Rahimi laisse son calame exprimer ses sentiments, ses émotions ; une forme de balade intérieure, intime, profonde de l’être que le monde a façonné, en Inde, en Afghanistan, en France.

Dans mes callimorphies, je me hasarde à révéler la figure absente dans le vide qu’elle crée en moi, autour de moi, où se perdent mes gestes, mon corps, mon souffle… jusqu’à ma substance individuelle, mon atman, que je considérais égoïstement permanente.
Cette absence est celle de ma mère,
de ma terre,
de ma langue.

[…]

Mon corps se dresse pour crier : je-ne-suis-pas-calligraphe !
Je n’ai jamais cherché dans les traces de Dieu des lettres sacrées.

[…]

Si je réalise des callimorphies c’est pour me déconditionner, comme dit Henri Michaux :

‘Né, élevé, instruit dans un milieu et une culture du verbal
Je peins pour me déconditionner.’

Seule la femme me souffle des lettres ; et seule la callimorphe papillonne dans l’antre de mes désirs.

C’est ainsi que la ba« l »ade du calame sur le papier devient ba« ll »ade, une ode à la femme. Et c’est beau. Et les callimorphies s’unissent aux mots pour dévoiler l’intimité de l’écrivain qui cite Victor Hugo :

« La femme nue, c’est le ciel bleu. Nuages et vêtements font obstacle à la contemplation. La beauté et l’infini veulent être regardés sans voiles. Au fond, c’est la même extase : l’idée de l’infini se dégage du beau comme l’idée du beau se dégage de l’infini. La beaué, ce n’est pas autre chose que l’infini contenu dans un contour. »

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© Martine – 24/02/2016

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