Une étrange consultation

Le professeur Taurus compulsa son agenda pour connaître le nom de son futur consultant. Sa secrétaire, Mademoiselle Dithyrambe, avait inscrit « Monsieur Sfinga ».

Il demanda à son assistante de faire entrer le patient.

La silhouette qui se profila à l’entrée de son cabinet le cloua sur place, mais, conservant sa dignité de thérapeute, il s’efforça de rester de marbre. Comme son vis-à-vis, au demeurant.

– Où vais-je donc l’installer ? Mon divan va ployer sous sa masse !
– Ne vous inquiétez pas pour moi ! J’ai l’habitude de ne pas m’asseoir, ni de m’allonger. Ça fait plus de 4 500 ans que je demeure dans la position que, perplexe, vous contemplez en ce moment.

L’éminent Professeur n’était pas très loin de perdre son latin.

– Révisez vos classiques, très cher. C’est en chamito-sémitique que nous devrions échanger ! Les Romains n’étaient que des scurriles culs de plomb.

Le personnage semblait lire dans les pensées du médecin qui n’avait pas encore proféré un mot.

– Bon sang, c’est moi qui d’ordinaire décrypte les élucubrations internes de mes patients ! Celui-ci a l’œil perçant !
– Ah non ! Vous n’allez pas me prendre pour mon cousin Hiéraco! Quelle horrible méprise !

Le psychiatre décida de prendre le taureau par les cornes, mais l’autre lui en coupa immédiatement l’idée :

– Et voilà que, de peu, vous me confondiez avec mon autre cousin Crio!

– Bien. Allons au fait. Que puis-je pour vous ? réussit à proférer le psychiatre.
– Voilà. J’ai un très grave problème relationnel avec un sphinx qui toutes les nuits pénètre mes orifices nasaux. Et toutes les nuits, je dois me retenir d’éternuer pour que ma contexture ne s’effrite pas. Les touristes, voyez-vous, me fuiraient.

Le spécialiste se sentit revivre : il pouvait enfin mettre une étiquette sur l’étrange individu. Il avait affaire à un guide touristique mégalomane, traumatisé par une très apparente, mais visiblement très ancienne, fracture du nez.

– Je vois. Dites m’en davantage sur cette sensation qui vous envahit toutes les nuits.
– Ah mais ce n’est pas une sensation, c’est une réalité ! Dès que tombe le jour, ce sphinx vient titiller mes cavités nasales ; il entre, il sort… il entre, il sort… me chatouille avec ses ailes. Non non, ce n’est pas un papillon, ni un oiseau !  Ça me donne envie de m’ébrouer ; mais vous comprendrez que dans ma position, c’est absolument impossible ! Mon pays compte sur moi ; si je me disloque, plus de livres dans les caisses !

Mentalement, le Professeur récapitulait ses connaissances : un homme au nez cassé (un ancien boxeur ?). Imbu de lui-même (« ma position » ; « mon pays compte sur moi »). Persécuté par une chimère (si ça n’est pas un papillon ou un oiseau, ça ne vole pas un sphinx). Les pièces du puzzle commençaient à s’assembler : il en restait une, cependant, qui l’interrogeait : des livres qui disparaîtraient ? Mais son interlocuteur reprit la parole.

– Qui suis-je ?
– Qui sont mes cousins ?
– Qui est ce sphinx qui m’asticote les narines ?
– Et quelles sont nos particularités respectives ?

Taurus, complètement abasourdi, se racla la gorge.

– Ne vous emballez pas dans du papier à fleurs. Vous avez, cher Monsieur, jusqu’au vingt-six du mois second, pour fournir les réponses. Mais ce n’est pas à moi que vous les donnerez ; je serai déjà retourné dans mon pays. Contactez de ma part mon ami Bodo, le maître de ces lieux. Il comprendra et vous réservera un accueil des plus chaleureux.


Le sens des mots « contexture » « scurrile » et « cul de plomb » se trouvent dans le dico de l’écrevisse.

Illustration : Salvador DALI, (Remords), Sphinx enlisé dans le sable, 1931

L’identité du patient dévoilée, ici


©Martine – 28/01/2016
Écrit pour l’agenda ironique du maître de ces lieux

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