José Ángel Valente, L’innocent

Sur le temps présent

J’écris à partir d’un naufrage,
à partir d’un signe ou d’une ombre,
vide discontinu
qui se remplit soudain d’une lumière menaçante.

J’écris sur le temps présent,
sur la nécessité de donner un ordre testamentaire
à nos gestes,
de transmettre au nom du père,
des fils du père,
des fils obscurs des fils du père,
de leur empreinte sur la terre,
une trace au moins de l’amour que nous avons connu
au milieu de la nuit,
des pleurs de la flamme qui élève à la fois
l’homme
vers le temps à vide du dieu
et rase ses palais, ses troupeaux, ses richesses,
jusqu’au couvercle et à  l’ulcère de Job le volontaire.

J’écris sur le temps présent.

Avec un langage secret j’écris,
car qui donc pourrait nous donner la clef
de tout ce que nous devons dire.
J’écris sur l’haleine d’un dieu qui n’a pas encore
pris forme,
sur une révélation non accomplie,
sur le legs  aveugle
qui de génération en génération portera notre nom.

J’écris sur la mer,
sur le reflux marin qui abandonne sur la rive
des formes pétrifiées,
restes palpitants d’autres vies.
J’écris sur la latitude de la douleur,
sur ce que nous avons détruit,
d’abord en nous,
pour que nul ne puisse plus édifier
de pareils murs de haine.

J’écris sur les ruines fumantes de nos croyances,
avec des mots secrets,
sur une vision aveugle, mais sûre,
à laquelle nos yeux naissent à peine.
J’écris à partir de la nuit,
de l’infinie progression de l’ombre,
de l’énorme échelle d’innombrables nombres,
de la lente, de l’interminable ascension,
de l’impossibilité de deviner encore la clarté conjurée,
de pressentir la terre, le terme,
enfin la certitude de l’espoir.

J’écris à partir du sang,
à partir de son témoignage,
à partir du mensonge, de l’avarice et de la haine,
du cri de la faim et de l’outre-monde,
du coupable bord de l’espèce,
de l’épée qui pourra la blesser à mort,
du vide en bas qui tourne,
du visage bâtard,
de la main opaque qui se ferme,
du génocide,
des enfants infiniment morts,
de l’arbre blessé à ses racines,
de loin,
à partir du temps présent.

Mais j’écris aussi à partir de la vie,
à partir de son cri puissant,
à partir de l’histoire,
non de sa vérité criblée,
à partir de la face de l’homme
et non de ses paroles écroulées,
à partir du désert,
car de là-bas naîtra une clameur nouvelle,
à partir de la foule qui endure
faim et persécution et trouvera son royaume,
car nul ne pourra le lui arracher.

J’écris à partir de nos os
que lavera la pluie,
à partir de notre mémoire
qui sera joyeuse pâture des oiseaux du ciel.
J’écris de l’échafaud
maintenant et à l’heure de notre mort,
car de toute façon nous serons exécutés.

J’écris, mon frère d’un temps à venir,
sur tout ce que nous sommes au point de n’être pas,
sur la foi sombre qui nous porte.

J’écris sur le temps présent.

José Ángel Valente, L’innocent
Éditions Maspéro, 1978

Une réflexion sur “José Ángel Valente, L’innocent

  1. « Sur tout ce que nous sommes au point de n’être pas »…c’est…j’en suis encore toute émue ! Quelle beauté (et quelle justesse) ce poème ! Encore un poète que je ne connaissais pas ! 😉

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