Michelle Fourez, Ferveur

« Soudain, je le revis dans les couloirs de cette vieille école, des couloirs étroits où deux rangs d’étudiants qui se croisent ne pouvaient passer sans causer une promiscuité d’haleines et de sueurs mêlées.

Je me trouvai ainsi un jour très proche de monsieur F. et à mon passage il murmura Vous ne pouvez pas comprendre. La vie, c’est de la merde.

La vie, c’est de la merde. Je ne voulais pas entendre cela ; à dix-sept ans, on n’a pas envie d’entendre cela, ni à dix-sept ans ni jamais, d’ailleurs. J’ai occulté cette phrase. J’ai vécu comme si je ne l’avais jamais entendue. C’est maintenant, quelque trente ans plus tard, que je l’entends. Je vous en veux, Monsieur F., je vous en ai toujours voulu, d’avoir prononcé cette phrase dans ce couloir étroit où nous étions si proches. Ce couloir où j’avais juste envie de sourire au Maître, et qu’il me sourie. Moi j’aime la vie, Monsieur F., je l’ai toujours aimée, pour tout ce qu’elle donne et ne donne pas. J’aurais voulu, je voudrais que celui en qui je croyais tant n’ait pas prononcé cette phrase, dans ce couloir étroit où nous étions si proches.

Vous n’aviez pas le droit, Monsieur F., vous qui nous enseigniez Platon, Homère, Homère surtout : vous nous emmeniez loin alors, si loin au bord du fleuve, avec Ulysse et Nausicaa l’innocente, la fascinée par l’homme au visage buriné qui était allé là aussi, και… Ulysse que » j’aimais, que nous aimions à travers vous, Ulysse à qui je pense si souvent, comme à un compagnon de route ; Ulysse, Œdipe et Antigone, présents toujours sur mes chemins de femme jeune puis vieillissante, figures familières, fortes, immuables, venues par la bouche du Maître qui pourtant un jour avait osé me dire La vie, c’est de la merde, au lieu de me laisser au bord du fleuve avec Nausicaa la belle, parmi les fleurs mêlées de roseaux, là où Ulysse l’avait surprise dans sa virginale beauté. Me laisser avec Antigone la maigre, la pure sans quartier et sans fard… »

Michelle Fourez, Ferveur
Éditions Luce Wilquin – octobre 2006

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7 réflexions sur “Michelle Fourez, Ferveur

      1. suis allé lire les « liens » proposés ci dessus ; en effet, l’humour distancié est à côté de la [tectonique des] plaque[s] ; m’enfin, déclamer son amour post-mortem, ce bon prof manquait de savoir-vivre…

        Aimé par 2 people

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