« Quand on est un homme, on n’assiste pas à la naissance des enfants. Les femmes nous chassent pour célébrer ensemble ce grand mystère de la vie. C’est à se demander si les enfants ne se font pas sans nous. Pour tes frères et soeurs, je ne me suis pas posé de questions, j’ai joué mon rôle, j’étais ailleurs, à la guerre derrière Jean de Chalon, en révolte contre Eudes, à la chasse, sur mes terres, menant mes hommes, suivant mes chiens, et j’ai laissé ma femme se dépêtrer de toutes ces choses du corps sans même trembler pour elle alors qu’elle m’était si précieuse. C’est à peine si j’y ai pensé. On est venu m’annoncer que j’avais une fille, puis un fils, puis une fille, puis un fils encore, mais celui-là n’a pas vécu un jour. À chaque fois, j’ai été fier et j’ai fêté la nouvelle comme il se doit, en homme de ma condition. Mais, va savoir pourquoi – peut-être parce que ce dernier petit était mort tandis que je bataillais, mort avant que j’aie pu le voir – , j’ai guetté la naissance suivante, j’ai été attentif aux moindres signes, aux chuchotements des femmes, au versant féminin et secret de cette maison, à chaque mouvement de ta mère. Je voulais être présent cette fois-là et, malgré les interdits, malgré les contes, malgré toutes les malédictions promises à celui qui verrait sa femme en couches, je suis resté derrière la porte de la chambre où ta mère hurlait quand tu es né, mon fils, l’oreille collée au bois, je suis resté et j’ai tout entendu : les gémissements d’Aélis, les prières de la sage-femme, le bruit de l’eau dans la cuvette, j’ai entendu ton cri aussi, et ce tout premier cri était déjà un chant à mon oreille. Je n’ai vécu et ressenti cela pour aucun autre de mes enfants et, pourtant, j’ai tenté d’être le père de chacun d’eux. Et je n’étais pas seulement derrière la porte, ce jour de neige où tu es né, j’étais à tes côtés, au plus près de toi, aussi près que je pouvais l’être du grand mystère de la création, si bien que j’ai entendu le monde se déchirer dans ce dernier cri de ta mère qui a précédé le tien. Tu vivais, une immense joie m’a submergé. Comme tout cela était puissant ! Contre le bois de cette porte, j’en ai pleuré de t’imaginer naître. Être père ne paraît pas bien compliqué, il suffit d’être celui qui se fait obéir, celui dont on ne discute pas les décisions, il suffit d’être à l’image de son propre père. On ne ressent rien dans son corps, on ne porte pas de fruit, on ne donne pas un morceau de sa chair pour forger un enfant, on ne risque pas sa vie en la donnant. Être père n’est pas une affaire naturelle. Je ne me souviens pas vraiment du mien,  il était une grande figure absente, un mythe construit par la parole de ma mère et par celle de ses gens, mon père était un modèle, un nom, un château, une terre, de grandes batailles, mon père contenait son propre père et le père de son père, mon père était l’incarnation d’une lignée que j’ai appris à respecter, à vénérer. J’ai songé alors que, depuis des générations, les hommes de ma maison devenaient père en observant, en construisant ou en renversant leur propre père, pas en se penchant sur leurs d’enfants. À ta naissance, mon père venait de mourir et je m’étais étonné de ne pas avoir été ému par sa disparition, de ne rien ressentir, son nom était le mien et je prenais sa place, mais il ne me restait rien de lui, pas le moindre petit souvenir de complicité et de tendresse. J’ai alors tenté de saisir en quoi consiste ce titre de père, titre ô combien discutable puisque Dieu est notre père à tous. Pour la première fois, j’ai douté de mon pouvoir, de ma capacité à être un père et pourtant jamais je ne m’étais senti tellement à ma place, tellement juste, collé au bois de cette porte. Quand elle s’est ouverte et que les femmes m’ont laissé entrer dans la chambre, quand j’ai vu ce tout petit être dans son berceau au plus près de l’âtre, quand nous nous sommes regardés pur la première fois, mon coeur a bondi dans ma poitrine et le sang m’est monté aux joues.  J’ai promené mes énormes doigts sur ton minuscule visage si bien dessiné, sur ta peau douce et claire de jeune pousse, puis j’ai glissé mon index dans ta main et tu l’as serré en souriant aux anges. Nos doigts on conversé longtemps, ainsi que nos regards. Tu me disais : « Je suis là ! et je te répondais :  » Moi aussi !  » en pleurant d’émotion. Je t’ai ensuite pris dans mes bras avec précaution. Comme je me suis senti raide et maladroit, tandis que, contre ma poitrine de soldat, tu agitais tes petites mains avec grâce ! Ta mère s’est plainte qu’une fois de plus je la négligeais, que je ne l’avais même pas embrassée. Je me suis tourné vers elle un peu confus, j’étais incapable de te reposer, je ne savais pas comment m’y prendre. Avais-je seulement porté l’un de mes enfants avant toi ? Je ne m’en souvenais pas. J’ai alors choisi d’endosser le rôle de Joseph, plutôt que celui de Dieu, je me suis questionné sur ce que je ressentais et non sur ce que je représentais. Tu m’a révélé à moi-même, mon fils. Grâce à toi, je me suis offert la joie d’être un homme aimant et imparfait. Imparfait du fait même de ton existence et affaibli par mon amour. J’ai laissé Geoffroy mener des hommes en mon nom, j’ai abandonné cette vie de soldat que j’avais cru aimer jusque-là, et je t’ai observé grandir. Chacun de tes émerveillements m’a été un délice. Tu m’a permis de comprendre qu’on pouvait jouir du bonheur d’un autre. Ta joie découlait de ta façon de regarder le monde et de t’en imprégner. Oh oui, la joie m’est venue de toi, mon enfant, mon éternel enfant ! Tu es la feuille que tu contemples, l’oiseau que tu suis au ciel, tu ressens dans ton corps les maux de ceux qui souffrent, tu ris avec celui qui rit. Tu n’as pas de borne et tu t’effaces pour devenir ce que tu regardes. Tu es au monde, tu es le monde. Ton frère et ta soeur aînés ont été emportés par le grand mal, je n’ai pas pu les retenir. Joseph est un impuissant. L’amour et la tendresse sont impuissants. Ta présence seule m’a un peu soutenu. Je ne supporterais pas de te voir partir à ton tour, mon fils.

Dans mon petit coin d’ombre, coincée entre le coffre et le mur, je ne pleure pas. Non, je ne pleure pas, mais l’envie me prend de serrer ce père-là dans mes bras, de le consoler et d’être consolée.
Comme je l’aime d’être capable d’aimer ainsi ! »

« La terre qui penche », Carole Martinez
Gallimard – 2015
pages 171 – 174

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