Mon nom est Soledad.
Je suis née, dans ce pays où les corps sèchent, avec des bras morts incapables d’enlacer et de grandes mains inutiles.
Ma mère a avalé tant de sable, avant de trouver un mur derrière lequel accoucher, qu’il m’est passé dans le sang.
Ma peau masque un long sablier impuissant à se tarir. Nue sous le soleil peut-être verrait-on par transparence l’écoulement sableux qui me traverse.
LA TRAVERSÉE
Il faudra bien que tout ce sable retourne un jour au désert.

À ma naissance, ma mère a lu ma solitude à venir.
Ni donner, ni recevoir, je ne saurais pas, jamais. C’était inscrit, dans la paume de mes mains, dans mon refus obstiné de respirer, de m’ouvrir à l’air vicié du dehors, dans cette volonté de résister au monde qui cherchait à s’engouffrer par tous mes trous, furetant autour de moi comme un jeune chien.
L’air est entré malgré moi et j’ai hurlé.

Jusque-là, rien n’était parvenu à ralentir la marche de ma mère. Rien n’était venu à bout de son entêtement de femme jouée. Jouée et perdue. Rien, ni la fatigue, ni la mer, ni les sables.
Personne ne nous dira jamais combien de temps aura duré notre traversée, combien de nuits ces enfants qui suivaient leur mère ont dû dormir en marchant !
J’ai poussé sans qu’elle y prît garde, accrochée à ses entrailles, pour ne pas partir avec toute cette eau qu’elle perdait sur les chemins. J’ai lutté pour être du voyage et ne pas l’interrompre.

La vieille Mauresque qui a arrêté ma mère en lui touchant le ventre, celle qui a murmuré « Ahabpsi! » comme on élève un mur, et qui, armée d’une main et d’une parole, s’est dressée seule face à la volonté furieuse de cette femme grosse d’une enfant arrivée à terme depuis longtemps déjà et qui voulait poursuivre sa route et qui voulait marcher encore, bien qu’elle eût déjà marché plus qu’il n’était possible et qu’elle se sentît incapable de marcher davantage, la vieille Arabe aux mains rousses de henné plus fortes que le désert, celle qui est devenue pour nous le bout du monde, la fin du voyage, l’abri, cette femme a lu, elle aussi, ma solitude dans mes paumes, elle qui ne savait pas lire.

Son regard est entré d’un coup dans les viscères de ma mère et ses mains sont venues m’y chercher. Elle m’a cueillie au fond de la chair où j’étais terrée, au fond de cette chair qui m’avait oubliée pour continuer de marcher, et, après m’en avoir libérée, elle a senti que mes mains ne me serviraient de rien, que j’y avais comme renoncé en naissant.

Sans se comprendre, elles m’ont donné, chacune dans sa langue, le même prénom. « Soledad » a dit ma mère sans même me regarder. Et la vieille en écho lui a répondu « Wahida ».

Et aucune de ces deux femmes ne savait lire.

Ma sœur aînée, Anita, s’est longtemps refusée à l’évidence inscrite dans mes mains, inscrite dans mon nom. Et elle a attendu. Elle a attendu qu’un homme me débaptise et que mes doigts s’attendrissent.

Je me souviens d’un temps où les jeunes gens du quartier Marabout traînaient autour de chez nous dans l’espoir de me voir passer.
Nonchalamment adossés aux maisons, seuls ou parfois en groupes, ils me guettaient dans les ruelles et se taisaient à mon approche.
Je n’étais pas vraiment belle, du moins pas comme ma sœur Clara l’était, mais j’avais, paraît-il, une grâce singulière qui les clouait aux murs.
Mes sœurs me répétaient en riant les confidences des jeunes gens qui les suppliaient de plaider leur cause, ce qu’elles faisaient avec un brin de dérision, me décrivant les ridicules symptômes de leur amour, leurs bégaiements, leurs regards mous. Et nous riions.
Mais moi, je songeais à leur membre dressé, soudain à l’étroit dans leur culotte, et j’oscillais entre rire et dégoût.
J’avais le choix, je n’avais pas de père pour m’imposer un mariage. Seule Anita, l’aînée, aurait pu exercer son autorité sur moi.
Elle ne l’a jamais fait.

Carole Martinez
Le Cœur Cousu

Collection Blanche, Gallimard, février 2007