Antonio dormait peu. Le reste de son temps, il le consacrait à lire les romans, à divaguer sur les mystères de l’amour et à imaginer les lieux où se passaient les histoires. Il aimait par-dessus tout imaginer la neige. Un jour qu’il allait chercher des crabes au fleuve, il vit une pirogue arriver alors qu’il pleuvait énormément. Seul un fou pouvait se risquer à naviguer sous ce déluge. Le maire et d’autres hommes vinrent voir ce qui se passait. La pirogue contenait le corps d’un homme, gorge ouverte et bras lacérés. Il n’avait pas d’yeux. Le maire donna l’ordre de hisser le corps. On l’identifia à sa bouche. C ‘était Napoléon Salinas, un chercheur d’or qui s’était fait soigner la veille par le dentiste. Salinas était l’un des rares à se faire consolider les dents avec de l’or. Le maire demanda à Antonio si c’était encore un coup du jaguar femelle et Antonio en regardant les plaies confirma.

Le maire trouva des pépites sur le cadavre et il les répartit entre les hommes présents puis il mit le cadavre dans le fleuve. Antonio pensait que le jaguar s’approchait d’El Idilio et le maire en fut énervé.

Luis Sepúlveda,
Le Vieux qui lisait des romans d’amour

Seuil (1 janvier 1997)


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