Yôko Ogawa, Cristallisation secrète, 1994, Actes Sud Babel 2009
Yôko Ogawa, Cristallisation secrète, 1994, Actes Sud Babel 2009

Sur une île inconnue, la narratrice, romancière, observe la disparition progressive de composants de son environnement.

« Ce n’est ni douloureux, ni triste. Tu ouvres les yeux un matin dans ton lit et quelque chose est fini, sans que tu t’en sois aperçue […] Tu sentiras que quelque chose n’est pas pareil que la veille. Et tu découvriras ce que tu as perdu, ce qui a disparu de l’île. »

D’abord ce sont les oiseaux ; et le souvenir de leurs chants et de leurs vols qu’elle observait avec son père ornithologue s’efface complètement. Puis ce sont les roses, les photographies, les calendriers, les livres… Les habitants s’accommodent sans mot dire de ces dissolutions. Mieux (ou pire), ils coopèrent : le jour où les livres « disparaissent », ils font un immense autodafé de tous ceux qui leur appartiennent. Sans regret, sans émotion, parce que ce qu’ils détruisent a perdu sens. Lorsque les calendriers sont biffés de leur existence, les saisons cessent de se renouveler et la chute de la neige ne s’interrompt plus.

« La disparition des calendriers signifie que l’on ne peut pas déchirer de feuille à la fin du mois. C’est à dire que l’on peut toujours attendre, il n’y aura plus de nouveau mois pour nous. Le printemps ne viendra pas, vous savez. »

 La narratrice, elle, s’accommode comme tout le monde de ses effacements successifs jusqu’au jour où elle découvre que son éditeur, R, conserve en lui la mémoire de ce qui n’est plus. Or, l’île, soumise à une implacable dictature, est quadrillée par les troupes des traqueurs de souvenirs.

« Dans la neige la chasse aux souvenirs était devenue pratiquement quotidienne. Les policiers en long manteau et bottes rôdaient à travers la ville […] Souvent, ils apparaissaient soudain au milieu de la nuit, cernant un pâté de maisons avec leurs camions, fouillant toutes les habitations sans exception. »

 Elle veut protéger R et, avec l’aide du « Gand-Père » qui a toujours accompagné son enfance, la jeune femme lui aménage une cachette au sein de sa demeure.


Ce sont les thèmes croisés de la mémoire, de la séparation, de l’abandon que Yôko Ogawa traite ici sur fond de totalitarisme. Paradoxalement la tangible atmosphère oppressante de son roman n’alourdit pas ce texte, ni ne l’assombrit. L’écriture de la romancière est subtile et délicate. Comme une façon de mettre à distance les tragédies funestes qu’elle décrit ; le même recul que celui de ses personnages vis à vis des événements qui petit à petit annihilent l’existence et la persistance des destinées de chacun. Ce roman est poétique, sensible ; et si son propos s’apparente à celui de la science-fiction, il n’en revêt pas le caractère souvent immodéré de la futurologie.

Nous sommes construits de nos souvenirs, fondements de nos projets de vie. Ici, au fur et à mesure des disparitions, ce sont les empreintes de la remembrance qui sont détruites. Ici, le négationnisme n’est pas idéologique : il est acté. Dans le roman que la narratrice écrit, c’est la voix de son héroïne, soumise à la tyrannie perverse de son mentor, qui est muselée. Les deux textes s’imbriquent l’un en l’autre, dans une mise en abyme très réussie.

R, qui symbolise la résistance, est claustré dans une pièce de la maison. Sa chambre est un sanctuaire où s’entassent des objets du « passé » dont il explique le sens et l’utilisation. Il est en quelque sorte le « gardien du temple de la mémoire » et use de toutes les stratégies possibles pour tenter de raviver ou de maintenir celle de la jeune femme. Il y parvient parfois, quelques souffles ténus d’émotion remontent en surface.

J’ai aimé cette lecture. Au delà de l’anecdotique du roman, elle m’a conduite à une réflexion sur la place de l’homme dans le temps et dans sa propre temporalité, sur la fragilité de ses enracinements, sur sa capacité d’oubli, sur son aptitude à mettre à distance ce qui l’angoisse.


©Martine – 15 décembre 2015 

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