Nos profs

Tous nous avons eu un(e) ou des professeur(e)s, une ou des maîtresses (ou maîtres) d’école qui nous ont profondément marqués.
Cette semaine, nous vous proposons de nous parler d’elles ou d’eux. De nous dire ce qu’elles, ou ils, vous ont apporté (ou vous ont apeurés ou faits rire).

Plongez dans votre enfance ou adolescence scolaire, voire aussi en fac ou écoles post bac et émaillez vos texte d’anecdotes savoureuses … Cela nous fera du bien !!

Tel est le message de l'équipe des Impromptus, cette semaine.

Septembre 1966, comme si c’était hier : une histoire vécue

Une espèce d’escogriffe gesticulant et vociférant pénètre dans ma classe de seconde « économique et sociale ». L’a pas l’air commode, le nouveau prof.

  • Je suis votre professeur de français. À l’idée que devoir passer presque 200 heures avec vous d’ici la fin de l’année, j’en ai des frissons d’épouvante.

Nous nous tenons cois, un peu recroquevillés sur nos chaises, pas très sûrs de penser qu’il a toute sa tête.

  • Prenez une feuille et racontez vos vacances.

Là, c’est certain, il est complètement perché, le mec. (Cinquante ans plus tard, nous aurions dit « chépere »). Il nous prend pour des mioches de primaire. Mais, que faire, sinon nous exécuter ?

Je n’en mène pas large. Jusqu’alors, même raconter mes vacances par écrit est un exercice hasardeux qui s’est toujours soldé par une note lamentable assortie d’un péremptoire et définitif  « Vous n’avez aucune capacité de rédaction ».

L’homme virevolte dans les rangs, l’air goguenard. Le voici qui m’interpelle, indigné. Je me ratatine davantage.

  • Savez-vous, mademoiselle, que votre vie ne tient qu’à une virgule ?

Mes camarades pouffent en douce (cinquante ans plus tard, j’aurais écrit en « lousdé ») pendant que je blêmis et qu’un gouffre s’ouvre dans lequel mon estomac tombe comme une pierre.

  • Passez au tableau ! Écrivez et ponctuez : « Messieurs les Anglais tirez les premiers ».

Et comme la craie dans ma main tremblote, il s’en saisit pour noter : « Messieurs, les Anglais ! Tirez les premiers ! », puis « Messieurs les Anglais, tirez les premiers ! ».

  • Avez-vous compris ? Une virgule et tout bascule !

Et le voici pérorant, grands gestes et pantomimes à l’appui, sur l’importance de la ponctuation.

Cois nous étions, cois nous demeurons.

Soulagés à la fin de l’heure de cours, nous n’en partons pas moins avec une dissert’ à rédiger pour le prochain rendez-vous. Que je lui remets, en temps et heure, complètement terrorisée.

Quelques jours plus tard, il nous restitue les copies paraphées, sans dire mot. Je me décompose à la lecture de son commentaire et du nombre qui l’accompagne : « Quelques signes de ponctuation supplémentaires, et je vous aurais accordé une meilleure note : 16/20 ». Je vérifie qu’il s’agit bien de mon devoir et lève les yeux sur le professeur qui m’observe attentivement, avec un rien d’ironie au coin du regard.

  • Vous semblez ébahie, mademoiselle !
  • C’est que…
  • C’est que… on vous rebat les oreilles depuis des années sur votre prétendue nullité, n’est-ce pas ? Eh bien, nous allons inverser la vapeur !

Merci, Monsieur Vignault. En quelques 200 heures, vous m’avez offert un précieux cadeau que je savoure toujours aussi intensément : sans vous, je n’aurais jamais entendu la symphonie des mots et n’aurais jamais pu écrire mes propres partitions.

© Martine – 30 novembre 2015 

 Écri’turbulente sur FB

 

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14 commentaires

  1. …Je dévoilais naguère quelques-uns de mes secrets d’enfance.
    Le premier commençait ainsi:
    « Si je vous disais qu’à seize ans j’étais amoureuse de mon professeur de français. Rien de bien extraordinaire me direz-vous, mais si je précisais que son prénom était Françoise… Ah, vous voyez, tout de suite plus sulfureux, n’est-ce pas? Je rêvais qu’elle me prenait dans ses bras sur une balancelle, et qu’elle m’embrassait… »
    Le jour de la rentrée, on me questionna:
    -Qui as-tu, en Français?
    -Amadéi, répondis-je ( Oui, c’était ainsi, on appelait les profs par leur nom seul, mais ce n’était pas un manque de respect, c’était la coutume.)
    -Quelle chance! entendis-je, très impatiente soudain de découvrir cette perle.
    Amadéi était une très belle femme, j’en ai un souvenir si net que c’en est troublant. Pourquoi certains êtres nous imprègnent-ils l’âme? Pourquoi a-t-on l’impression qu’ils sont entrés dans nos fibres au moment où on les voit pour la première fois, pour s’y emmêler si profondément qu’ils deviennent une part de nous?
    Son regard était clair et perçant comme celui de ces rapaces photographiés au zoom dans les documentaires animaliers, c’est à dire quand ils ne se savent pas filmés ni menacés. Un regard conquérant et pénétré.
    Un casque de cheveux d’argent, coupés court, et des formes pleines et déliées sous des pulls moulants.Des cheveux d’argent? Elle était jeune pourtant. Elle faisait partie de ces rares personnes dont la chevelure a blanchi à trente ans. Elle portait un rouge à lèvres carmin. Sa bouche m’hypnotisait.
    Je me souviens tellement de ses cours atypiques…
    La suite ici (si ça vous intéresse)

    http://celestinetroussecotte.blogspot.fr/2013/01/amadei.html

    Aimé par 1 personne

    1. Robin Williams, dans Le Cercle des Poète Disparus, était le portrait de ce prof qui a su délier mon écriture !
      PS – Je viens de lire qu’un personnage politique dont je tairai le nom, mais pas l’appartenance au FN, a qualifié ce film de « toxique ». 😦

      J'aime

      1. FN ou Filamenteux Nigauds, à fuir de toute urgence, et en courant. Le Cercle des poètes disparus est si fort, si beau, si puissant, si juste, si… J’ai adoré : il nous aura marqué, c’est sûr, et Robin William y tenait un de ses plus beaux rôles. J’en profite pour te dire que ton texte est frais comme un souvenir qui passe mais qui a marqué des points.

        Aimé par 2 personnes

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