Érik Orsenna, La Fabrique des Mots

Érik Orsenna, La Fabrique des Mots, Éditions Stock, avril 2013 Le Livre de Poche, août 2014
Érik Orsenna, La Fabrique des Mots, Éditions Stock, avril 2013 Le Livre de Poche, août 2014

Je ne sais pas pourquoi mon impulsion m’a reconduite vers cet ouvrage.

« La Fabrique des Mots » appartient à ces livres de ma bibliothèque dont je n’ai jamais eu envie de me séparer. Comme « La Grammaire est une Chanson Douce« , comme « Les Chevaliers du Subjonctif« .  Jusqu’alors, je pensais que seul mon amour des mots guidait mon enthousiasme.

Mais, à la relecture de ce roman de littérature jeunesse, me voici plongée dans mon quotidien, enfin dans celui du monde auquel j’appartiens, même quand (et surtout si) on ne demande pas mon avis.

Le propos d’Érik Orsenna pourrait paraître caricatural : un dictateur, Nécrole, décide de supprimer tous les mots qu’il déclare inutiles ; ne demeurent que douze verbes d’action qui résument les besoins primaires de l’homme. Hors ces mots autorisés, tous les autres sont détruits, capturés, renvoyés dans leur pays d’origine, enfermés, brûlés, décapités, exterminés… sans autre forme de procès. Les représailles sont effrayantes pour qui ne se soumet point à cette nouvelle manière de s’exprimer.

La résistance s’organise et livre un combat sans merci contre l’oppresseur. Ce sont des enfants qui entrent en guerre, soutenus par leur institutrice. Ce sont des enfants qui s’insurgent contre le despotisme.

Mon propos, ici, n’est pas de « raconter le livre », d’autres l’ont fort bien fait, depuis sa parution, en avril 2013. Ni d’en donner mon avis laudateur.


Mon propos, ici, est de faire lien et sens, en toute humilité. Lien et sens avec ce qui déchire la partie de la planète dite pensante, lucide et sensée versus la partie de la planète inepte, insane et hallucinée. Nous avons été accoutumés à nous soumettre à l’idéologie de celui qui a les plus gros biceps (juste parce que je ne veux pas être vulgaire)  en matière économique et politique. Surtout, essentiellement, exclusivement, en matière économique. Tous « nos mots » socialement-économiquement-politiquement corrects sont issus de ce vocabulaire induit par des puissances qui veulent nous faire croire qu’elles sont politiques (dans son sens intrinsèque et étymologique « qui concerne le citoyen« ) alors qu’elles ne sont que soumises aux lobbys qui sont, eux, les vrais grands gouvernants.

Et voici que « nos mots » sont bousculés, conspués, tyrannisés, détruits, assassinés. Par des « Nécrole » dont l’auteur dit qu’ils sont « aussi dangereux que ridicules » ; que « le ridicule et la capacité de nuire font souvent excellent ménage » ; chez lesquels « la malfaisance et le grotesque se faisaient la courte échelle pour atteindre des sommets« .

Le problème, mon problème – et peut-être notre problème, si vous épousez mon avis – c’est qu’au lieu de déclarer, dès qu’ils ont fait leur apparition, ces gens (qui mettent l’humanité en péril, qui disent avoir décidé de la mettre à mort et qui en prennent les moyens) « grotesques et ridicules« , on les a armés et généreusement financés pour qu’ils soient « malfaisants et capables de nuire« . Les mots qu’ils nous imposent et que nous avons tous en bouche sont « terreur », « mort », « effroi », « panique »,  « confusion », « obscurantisme », « barbarie »…

Nous n’entendons le glas qui sonne en ce moment de novembre 2015 que parce qu’il nous a touchés dans notre propre essence, dans nos fibres dites patriotiques. Voilà déjà longtemps qu’il résonnait ailleurs, qu’on nous avait empêchés de l’entendre en occupant notre vigilance à des futilités.

© Martine – 24 novembre 2015 

 Écri’turbulente sur FB

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15 réflexions sur “Érik Orsenna, La Fabrique des Mots

  1. Mais comment ai-je fait pour louper ce billet ma Tine ? Il est l’exact reflet de ce que je pense et d’ailleurs je serine mon monde quand je parle des lobbies et de la politique qui est morte depuis bien longtemps, on me prend pour une illuminée (autour de moi, donc tu vois qu’il y a encore du boulot)… Le pouvoir des mots…c’est comme ça que le FN s’est refait une « virginité », en transformant le langage (mais pour dire la même chose) et nous passons notre temps à nous censurer (sans nous plus nous en apercevoir d’ailleurs) pour …pourquoi d’ailleurs ? 😉 Rien que ce nom de Nécrole me fait mal…trop proche de nécropole, on y va tout droit ! La phrase de Monsieur Brie est très juste !

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    1. Je n’ai pas eu le bonheur de plonger dans le regard d’Érik Orsenna, mais seulement celui de m’immerger dans ces textes. (Pour la suite de tes rencontres littéraires, je te conseille les yeux de Hubert Haddad, et ses dédicaces sont également sympathiques).

      C’est vrai que je me dis que lorsque les mots de la libre indépendance sont muselés, l’humain l’est aussi. Et nous qui brandiss[i]ons crânement l’étendard d’une franchouillarde liberté de pensée, nous voici réduits à ne plus prononcer que son antonyme. On nous fait croire libres, alors que, comme les mots entravés par le dictateur Nécrole, nous sommes jugulés par l’idée d’un avenir apocalyptique que l’on a dessiné à notre insu, au nom du libéralisme.

      Bises, ma Belle, qui, je viens de l’apprendre, sort d’un moment de langueur.

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    1. Il m’a fait du bien d’écrire cela, parce que c’est un son de cloche que l’on entend guère, et qu’encore et toujours on nous leurre, me semble-t-il, avec des analyses qui n’en sont pas !

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      1. J’approuve sans réserve. Et il me semble que de plus en plus de gens s’en rendent compte. Internet et les moyens de communication et d’information se multipliant (avec tous les défauts qui vont avec, mais aussi les avantages), cela leur devient de plus en plus difficile de tout masquer…

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