Julio Cortázar, Cronopes et Fameux

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Julio Cortázar, Cronopes et Fameux (1962) Gallimard-Folio, mai 2012

Peut-être, à la fin de la lecture de ce livre, saurez-vous à quelle catégorie d’humains vous appartenez, selon Cortázar. Peut-être. Parce que l’auteur lui-même n’aime pas les étiquettes qui cloîtrent définitivement les individus selon des critères absolument pas rationnels.

Cela dit, Julio Cortázar  distingue trois grandes familles dans une humanité qu’il décrit avec autant d’humour que de poésie et de surréalisme. Il y a de l’Oulipîen dans la manière dont il regarde la société. Du fantastique aussi. Ce recueil de « nouvelles » – mais sont-ce vraiment des nouvelles ? Plutôt, peut-être des « histoires courtes » – ce recueil, je l’ai un peu ressenti comme une fable sans morale. Dont on peut tirer quelques conclusions sociologiques et politiques. Même si Julio Cortázar a écrit ce livre en 1962, son regard reste complètement actuel.

[pour que]

« notre sens de la vie ne ressemble pas au mécanisme de notre regard« .

2Au fait, alors ! Selon Cortázar, il y aurait, dans nos sociétés, des Cronopes, des Fameux et des Espérances.
Les Cronopes sont marginaux, un peu fous, poètes.
Les Fameux sont ceux qui défendent l’ordre établi.
Les Espérances sont ennuyeux, ignorants et malléables.

Julio Cortázar ne se contente pas seulement de définir ces personnages (dont on pourrait penser que Jacques Rouxel s’en est inspiré pour ses Shadoks) ; il leur donne à vivre moult situations, certaines assez cocasses :

 » Il faut vous dire que les tortues sont grandes admiratrices de la vitesse et c’est bien naturel.
Les Espérances le savent et s’en fichent.
Les Fameux le savent et se marrent.
Les Cronopes le savent et chaque fois qu’ils rencontrent une tortue, ils sortent leur boîte de craies de couleur et, sur le tableau rond de son dos, ils dessinent une hirondelle. »

5Mais d’autres collent tellement à la réalité que le lecteur ne peut que s’introspecter, surtout s’il est un peu Cronope sur les bords.

«  Quand les Fameux vont en voyage, voici ce qu’ils ont coutume de faire s’ils passent la nuit dans une ville : l’un d’eux va à l’hôtel et vérifie soupçonneusement les prix, la qualité des draps et la couleur des tapis. Un autre se transporte jusqu’au commissariat et dresse acte des meubles et immeubles des trois Fameux ainsi que du contenu de leurs valises…
Quand les Cronopes partent en voyage, ils trouvent les hôtels bondés, les trains déjà partis, il pleut à cris, et les taxis ne veulent pas les prendre ou réclament des sommes exorbitantes. Les Cronopes ne se découragent pas pour si peu car ils croient fermement que ces choses-là arrivent à tout le monde…
Les Espérances, sédentaires, se laissent voyager par les choses et les gens, elles sont comme les statues qu’il faut aller voir puisqu’elles ne se dérangent pas. » 

Alors ? Avez-vous rejoint vos pairs ?

 » Avec de pareils êtres on ne peut pas pratiquer la charité de façon cohérente, c’est pour cela que dans les sociétés philanthropiques les présidents sont tous des Fameux et les secrétaires des Espérances. Avec les fonds de leurs sociétés, les Fameux aident énormément les Cronopes, qui s’en balancent. »

Pour ma part, il me plaît de m’imaginer vivre dans…

« Un monde qui aurait commencé par Picasso au lieu de s’achever avec lui, aurait été un monde pour Cronopes exclusivement et, à chaque coin de rue, les Cronopes auraient dansé trègue et dansé catale tandis que Louis (Armstrong), grimpé sur un réverbère, aurait soufflé pendant des heures dans sa trompette, faisant tomber du ciel d’énormes morceaux d’étoile en sucre pour le plus grand bonheur des chiens et des enfants. »1


Julio Florencio Cortázar Descotte, né le 26 août 1914 à Ixelles (Belgique) et mort le 12 février 1984 à Paris, est un écrivain argentin, auteur de romans et de nouvelles, établi en France en 1951 et naturalisé français en 1981.

À la naissance de Julio en 1914, son père travaille à la délégation commerciale de la mission diplomatique argentine à Bruxelles. La famille, issue d’un pays neutre dans le conflit qui commence, peut rejoindre l’Espagne en passant par la Suisse, et passe dix-huit mois à Barcelone.

En 1918, la famille retourne en Argentine. Julio Cortázar passe le reste de son enfance à Buenos Aires, dans le quartier périphérique de Banfield, en compagnie de sa mère et de sa sœur unique, d’un an sa cadette. Le père abandonne la famille. L’enfant, fréquemment malade, lit des livres choisis par sa mère, dont les romans de Jules Verne.

Après des études de lettres et philosophie, restées inachevées, à l’université de Buenos Aires, il enseigne dans différents établissements secondaires de province. En 1932, grâce à la lecture d’Opium de Jean Cocteau, il découvre le surréalisme. En 1938, il publie un recueil de poésies, renié plus tard, sous le pseudonyme de Julio Denis. En 1944, il devient professeur de littérature française à l’Université nationale de Cuyo, dans la province de Mendoza.

En 1951, opposé au gouvernement de Perón, il émigre en France, où il vivra jusqu’à sa mort. Il travaille alors pour l’UNESCO en tant que traducteur. Il traduit en espagnol Defoe, Yourcenar, Poe. Alfred Jarry et Lautréamont sont d’autres influences décisives.

Cortázar s’intéresse ensuite aux droits de l’homme et à la gauche politique en Amérique latine, déclarant son soutien à la Révolution cubaine (tempéré par la suite : tout en maintenant son appui, il soutient le poète Heberto Padilla) et aux sandinistes du Nicaragua. Il participe aussi au tribunal Russell. La nature souvent contrainte de ses romans, comme Livre de Manuel, 62 modelo para armar ou Marelle, conduit l’Oulipo à lui proposer de devenir membre du groupe. Écrivain engagé, il refuse, l’Oulipo étant un groupe sans démarche politique affirmée.

Ses trois épouses successives furent Aurora Bernárdez, Ugné Karvelis (qui a traduit de l’espagnol quelques-uns de ses inédits) et l’écrivain Carol Dunlop.

Naturalisé français par François Mitterrand en 1981 en même temps que Milan Kundera, il meurt de leucémie trois ans plus tard, à Paris où il vivait au 4 rue Martel (10e).

Sa tombe au cimetière du Montparnasse, non loin de celle de son ami le peintre Bernard Mandeville, est un lieu de culte pour des jeunes lecteurs, qui y déposent des dessins représentant un jeu de marelle, parfois un verre de vin.


© Martine – 12 novembre 2015 

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9 réflexions sur “Julio Cortázar, Cronopes et Fameux

    1. Non, Valentyne. Les illustrations, je les ai trouvées sur la toile…
      Ce recueil n’est pas facile à lire : un peu déjanté quand même ! Mais d’une part j’ai adoré et d’autre part ça m’a mis les yeux en face de quelques trous….

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    1. étonnant, picaresque et foisonnant… oui, c’est comme cela que je le ressens. Avec aussi un regard acéré sur la société… un peu poil à gratter quand même, le Monsieur !

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  1. Je ne connais pas ; me fait un peu penser à un Michaux moqueur (et sans mescaline ni éther). Zut, encore un truc à lire !
    Quel magasine osera nous proposer un horoscope Cronopien ou organiser un jeu concours « Fameux, Cronope ou Espérances, quelle cortazarerie êtes-vous ? » ?

    Aimé par 2 people

    1. Toi qui me semble être un Oulipien convaincu, tu devrais apprécier la prose-poétique-fantastique-délirante-sociétale de Julio Cortazar ! Et c’est vrai qu’Henri Michaux n’est pas loin !
      Quant à moi, j’oeuvre pour devenir Cronope… ya du boulot, mais je ne perds pas espoir !

      Aimé par 1 personne

  2. Ben mince alors : je le connaissais de nom, superficiellement, mais là, ça me sidère : un peu Belge, Français, Argentin, et finalement homme du Monde, politiquement engagé et surréaliste malgré tout, j’ai vraiment aimé les extraits de ce livre et ce que tu en dis, Martine. Belle découverte, inspirante, convaincante, enthousiasmante…

    Aimé par 1 personne

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