Dimanche en poésie : Louise de Vilmorin

Louise de Vilmorin & Jean Hugo L'alphabet des Aveux Éditions Le Promeneur, novembre 2004
Louise de Vilmorin & Jean Hugo
L’Alphabet des Aveux
Éditions Le Promeneur, novembre 2004

J’ai passé tous les âges

J’ai passé tous les âges,
Lassé tous les pardons,
Brisé tous les courages,
Pleuré les abandons.

Mais la feuille du peuplier
N’en tremblera pas davantage
Lorsque l’éclair vient délier
Le vent, courrier de son orage.

Mais celle qui va dans les bois
Prier aux pieds de la Madone
N’en piquera pas moins ses doigts
Aux branches de houx de l’automne.

Mais la chemise de Vénus
À la fenêtre de la nonne
N’en flottera ni moins ni plus
Au gré des brises qui saisonnent.

Je dis que j’eus courage et peur,
Je dis que j’ai les mains unies,
Que je n’ai pas le cœur voleur
Et que les amours m’ont punie.

Louise de Vilmorin


Un autre poème, beaucoup plus libertin. Louise l’écrivit à Francis Poulenc, en 1937.  Ici, il est dans sa version originale, que Louise avait elle-même censuré deux ans plus tard.
Elle l’explique ainsi, dans une lettre adressée à son ex amant :

Lettre de « Loulette » à son « Poupoul chéri » (1939, extraits)

« Mais la question n’est pas là, ou, plutôt, je n’ai pas encore répondu à la question que tu m’as posée. Tu me demandes pourquoi le texte du poème « Eau de vie, au delà » édité par Gallimard dans le volume que j’ai intitulé Fiançailles pour rire, n’est pas semblable au texte original que tu as reçu de moi longtemps avant la parution de ce volume. Eh bien, voilà : ce poème que j’avais écrit sans y mêler la moindre intention, la moindre pensée inconvenantes m’a valu de la part de Marie-Blanche des taquineries dont je suis encore éberluée. Elle m’a démontré que ce poème était l’indécence même et contenait 3/10 des images et des aveux dignes de faire rougir le confesseur le plus large d’esprit. Et quand je lui ai dit qu’elle avait l’esprit mal tourné elle m’a répondu que mon inconscience n’était pas, à ses yeux, une preuve d’innocence. Elle riait, tu la vois d’ici, mais moi je te jure que je faisais une vraie figure d’omelette, et aux fines herbes encore. Bref, je n’ai pas osé le faire paraître tel qu’il était. Je l’ai modifié pour tout le monde et si je ne l’ai pas changé pour toi c’est que je l’avais écrit pour toi et que je savais que ta musique aurait le pouvoir de l’innocence sous sa forme originelle ».

Au-delà

Eau de vie, au-delà !
A l’heure du plaisir,
Choisir n’est pas trahir,
Je choisis celui-là.

Je choisis celui-là
Qui sait me faire rire,
D’un doigt de-ci, de-là,
Comme on fait pour écrire.

Comme on fait pour écrire,
Il va par-ci, par-là,
Sans que j’ose lui dire :
J’aime bien ce jeu-là.

J’aime bien ce jeu-là,
Qu’un souffle fait finir,
Jusqu’au dernier soupir
Je choisis ce jeu-là.

Eau de vie ! Au-delà !
A l’heure du plaisir,
Choisir n’est pas trahir,
Je choisis ce jeu-là.


Francis Poulenc l’a mis en musique avec deux autres poèmes de Louise de Vilmorin. Catherine Dubosc les a chantés.

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9 commentaires

  1. Mina s’agace de l’usage du terme libertin, surtout. 😉 Je suis assez d’accord avec Marilyne et Aifelle, un texte joyeusement coquin, joliment évocateur. Je n’avais pas été charmée par Louise de Vilmorin romancière, je pense l’être davantage par la poète, merci pour cette découverte.

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    1. Le terme « libertin » peut ici être reçu dans son acception originelle ; venant du latin « libertinus », c’est à dire « esclave qui vient d’être libéré – affranchi ». Libre penseur ?

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    1. Je suppose que Mina sera d’accord avec Aifelle et toi ! Quelques allusions à peine suggérées, pas vraiment de quoi faire scandale ! Mais les mœurs de l’époque…
      Ce recueil de poèmes est pour le moins disparate et c’est ce que j’ai aimé. On peut y lire des vers olorimes (sans « h » selon son écriture),des calligrammes, des rébus, des palindromes, des « fantaisies » et un florilège de poèmes qui chantent les amours, heureux ou déçus… Ils sont tous très beaux. Ravie d’avoir plus partager ce dimanche poétique avec toi, Marilyne !

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    1. Elle a eu une vie sentimentale mouvementée, la Dame ! Elle a beau dire, dans le premier poème, qu’elle n’a pas le cœur voleur, je pense que certains témoignages de cette époque tendraient à prouver le contraire !

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