Poésie Art de l'insurrection, Ferlinghetti maelstrÖm reEvolution, 2012
Poésie Art de l’insurrection, Ferlinghetti
maelstrÖm reEvolution, 2012

L’imprimerie a rendu la poésie silencieuse, elle y a perdu son chant. Fais-là chanter de nouveau !

Si tu te veux poète, invente un langage que chacun puisse comprendre.

Sois subversive, remets sans cesse en cause réalité et statu quo.

Lis entre les vies, écris entre les lignes.

Donne une voix à la rue sans langue.

Sois un œil parmi les aveugles.

Apprends à ton esprit à se frayer un chemin vers le cœur.

Comme un champ de tournesols, un poème n’a pas à s’expliquer.

Saisis l’instant, chaque seconde est un battement de cœur.


Il est des livres dont on commence à noter quelques phrases et qui, au fil de la lecture, demanderaient à être presque entièrement recopiés. Lawrence Ferlinghetti, figure de la première Beat Generation, étrangement  moins en vue que Burrouhgs et Ginsberg, reste un sacré bonhomme, aujourd’hui beau vivant de 94 ans. Publiée par MaelstrÖm, la traduction (par Marianne Costa) de Poésie : Art de l’insurrection, « petit livre rouge » (délibérément présenté comme tel), apparaît comme un véritable vade-mecum, une nouvelle (et combien valide) lettre à un jeune (et à une jeune) poète, roborative, et remettant bien des pendules à l’heure… « Si tu n’as rien à dire, ne le dis pas. […] La poésie n’est ni une activité sédentaire, ni un fauteuil à prendre. […] Si tu veux être poète, invente un nouveau langage que chacun puisse comprendre. […] Sois poète, pas VRP. / Ne dénigre pas les scolastiques qui pensent qu’un poème doit être plein, harmonieux, radieux, vrai, beau et bon. […] Pourquoi écouter les critiques qui n’ont jamais écrit de grands chefs-d’œuvre ? […] Tes poèmes doivent être quelque chose de plus qu’une petite annonce pour cœurs brisés […] Quand tu lis tes poèmes, ne cherche pas à faire exploser les vitres dans l’arrondissement d’à côté… […] Ta vie, c’est ta poésie. Si tu n’as pas de cœur, tu écriras une poésie sans cœur. […] Trois lignes ne font pas un haïku. Il faut une épiphanie pour qu’il jaillisse. […] Évite le provincial. Va à l’universel. […] Ris un bon coup quand tu entends dire que les poètes sont des marginaux, des terroristes potentiels ou un danger pour leur pays. […] Ris au nez de ceux qui disent « Faites de la prose jeune homme, faites de la prose ».  […] Sors de ton placard. Il fait noir là-dedans. […] Engage-toi dans quelque chose qui te dépasse. […] Sois un idiot Zen. »
C’est ici la dernière édition traduite en français de ce petit livre « révolutionnaire » (l’édition new-yorkaise date de 2007), work in progress constamment enrichi par son auteur depuis la fin des années 1950.
Ferlinghetti est le contraire absolu du cynique, un vieux sage joyeux qui aurait entrepris de réécrire Lao-tseu avec un sourire en coin ; il est drôle, parfois candide, résolument optimiste (la poésie reste pour lui « lumière au bout du tunnel » qui « tient la mort à distance »), gentiment subversif : « Tu imagines Shelley participant à un atelier de poésie ? » Ce précieux petit volume contient « Qu’est-ce que la poésie », savoureux train de plus de deux cents réponses à l’impossible question : « La poésie n’est pas qu’héroïnes chevaux et Rimbaud. C’est aussi la prière impuissante des passagers qui dans l’avion attachent leur ceinture pour la descente finale. […] La poésie c’est l’oreille de Van Gogh qui résonne de tout le sang du monde. […] La poésie c’est l’essence des idées avant qu’on les distille en pensée. »

Un livre tonique qui devrait trouver place dans la bibliothèque (ou sur le chevet) de tout poète ou lecteur de poésie.

[Bernard Bretonnière]

© Martine – 16 août 2015 

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