Rue des voleurs, Mathias Énard

Mathias Énard, Rue des Voleurs, Actes Sud, 2012
Mathias Énard, Rue des Voleurs,
Actes Sud, 2012

« Les hommes sont des chiens, ils se frottent les uns aux autres dans la misère, ils se roulent dans la crasse sans pouvoir en sortir, se lèchent le poil et le sexe à longueur de journée, allongés dans la poussière prêts à tout pour le bout de barbaque ou l’os pourri qu’on voudra bien leur lancer, et moi tout comme eux, je suis un être humain, donc un détritus vicieux esclave de ses instincts, un chien, un chien qui mord quand il a peur et cherche les caresses. »

Le roman de Mathias Énard commence ainsi. Fort. Puissant. Et se poursuit ainsi. Un roman de l’errance et de l’apprentissage. Comme un film photographique en négatif.

Maroc, 2011. Lakhdar a vingt ans. Il a grandi au sein d’une famille bienveillante. Nubile, il convoite les faveurs de sa cousine qui ne s’y oppose pas. Les deux jeunes gens sont surpris par leurs parents ; pour eux tout bascule. Lakhdar est chassé de chez lui. La rue qui le recueille est semée de rencontres qui, à jamais, infléchiront son destin.

D’une part, le Printemps arabe et ses manifestations contestataires, le mouvement des Indignés en Espagne, la montée de l’islam intégriste dans les pays musulmans. De l’autre, un jeune homme, Lakhdar, qui tente de survivre. Une frontière ténue, impalpable entre le monde psychologique de l’humain et le monde politique des humains que Lakhdar ne franchira jamais véritablement, malgré certaines questions qui lui semblent être des évidences, certaines rencontres qui l’interpellent. De Tanger à Barcelone, le personnage principal de Mathias Énard vague et divague en quête d’une identité, trouvant refuge et paix dans les textes du Coran, et dans les polars qu’il dévore insatiabement. La « Calle robadors », la rue des Voleurs, où il échoue en Espagne, est une véritable cour des Miracles :

« Rue des putains, des drogués, des ivrognes, des paumés en tous genres qui passaient leurs journées dans cette citadelle étroite sentant l’urine, la bière rance, le tagine et les samoussas ».

L’auteur brosse un tableau âpre et troublant de cette société impitoyable et chaotique qui accompagne Lakhdar dans sa dérive ; la marque des événements politiques qui ont secoué les années 2011 et 2012 est omniprésente, ubiquiste : attentats, tueries, révoltes, indignations… En tandis que Lakhdar vit sa propre débâcle, le monde autour de lui se révulse. Il le sent, il s’en doute, mais il ne le sait pas, tout occupé qu’il est à se trouver une place au cœur de lui-même.

Où qu’il soit, quoiqu’il fasse, Lakhdar est captif. Il rêve d’un ailleurs que jamais il n’habitera.

Et, lectrice séduite, j’ai accompagné Lakdhar dans ses pérégrinations. J’aurais parfois bien soufflé à sa conscience de ne pas s’embarquer là où l’entraînent ses pas hésitants. Alors que l’environnement du jeune héros n’est que violence, déchaînement, excès, intolérance, l’écriture de Mathias Énard est fluide ; elle emmène graduellement le lecteur dans le parcours du jeune homme, toujours à la marge, prêt à basculer dans l’ignominie. Si la fiction est évidente dans le roman de Mathias Énard, il est clair qu’elle s’ancre dans l’observation lucide d’une société chancelante ; elle témoigne des convulsions morales, politiques, religieuses qui bouleversent le monde dans lequel nous vivons.

« La vie est une ­machine à arracher l’être ; elle nous dépouille, depuis l’enfance, pour nous repeupler en nous plongeant dans un bain de contacts, de voix, de messages qui nous modifient à l’infini, nous sommes en mouvement ; un cliché instantané ne donne qu’un portrait vide… »

© Martine – 10 août 2015 

 Écri’turbulente sur FB

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9 réflexions sur “Rue des voleurs, Mathias Énard

  1. J’ai beaucoup aimé ce livre. Mais j’ai davantage aimé lire Zone. Mathias Enard est devenu un des écrivains que je suis dès qu’un livre sort.

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  2. Joli incipit, ça sent le miel et la lavande tout ça…
    nan je rigole ! quoique…j’ai un peu de mal avec ce passage obligé de la littérature moderne.
    Mais ça n’engage que moi ^^
    ¸¸.•*¨*• ☆

    Aimé par 1 personne

    1. Pourquoi dis-tu « passage obligé de la littérature moderne », Célestine ? Pour ma part, tu peux me croire, je n’avais jamais entendu parler de cet auteur ni d’un quelconque de ses romans, avant, il y a un mois ou deux, d’écouter, par un hasard fortuit (mais les hasard ne sont-ils pas fortuits par essence ?) une émission sur France Bleu Isère. L’interviewé, un metteur en scène très local (la Fabrique des Petites Utopies) parlait de ce texte qu’il avait monté et des raisons de son choix. C’est ce qui m’a donné envie de lire ce roman.
      J’ai découvert que l’auteur fait partie de ceux dont on cause sur la blogo et ailleurs au moment d’écrire ma chronique de lecture…

      http://www.petitesutopies.com/

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  3. Pour l’instant je n’ai lu que « Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants » que j’ai adoré ! Décidément il faut que je m’intéresse à celui-ci. Et celui qui est annoncé à la rentrée semble très bien aussi…

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    1. C’est le premier roman que je lis de Mathias Énard ; j’étais, l’époque, passée complètement à côté de la parution de « Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants », sans doute en raison de mon allergie à tous ces prix littéraires qui ne sont pas toujours attribués au mieux-écrivant.
      Mais la lecture de « Rue des Voleurs » m’a donné envie d’approfondir ma encontre avec cet auteur.

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