" Il me semble que jusqu'à ce qu'un homme ait lu tous les livres anciens, il n'a aucune raison de leur préférer les nouveaux " Montesquieu. Les lettres persanes.
 » Il me semble que jusqu’à ce qu’un homme ait lu tous les livres anciens, il n’a aucune raison de leur préférer les nouveaux  » Montesquieu. Les lettres persanes.

Elle pénétra dans la ville.

Un brouhaha inaudible y régnait.

Dressant l’oreille, elle réussit à recueillir quelques bribes de ce galimatias mais sans parvenir à en extraire le sens. Les mots flottaient au-dessus d’elle, parfois en groupe, parfois seuls ; ils retombaient dans un écho silencieux où ne bruissait nul feuilletis habituel. Elle se mit à élucubrer pour tenter de mettre à jour ce qui lui semblait être des borborygmes indistincts. En vain.

Mais elle était venue là – elle allait l’oublier – pour visiter une bibliothèque dont on lui avait dit, à mots couverts, qu’elle était incroyable. Elle hésitait un peu, devant ce bâtiment bourdonnant : c’est de là qu’émanaient les enchevêtrements vocaux. Il lui faisait penser à la Tour de Babel, un lieu où le langage se déclinerait au pluriel, indissociable d’une multiplicité de cultures et de traditions, davantage qu’à la BNF, aux résonnances feutrées.

La voici à l’intérieur. Elle n’en croit pas ses yeux. Dans une salle immensurable, les murs sont recouverts de rayonnages sur lesquels sont installés… Non ! Pas des livres ! Un alignement parfait de conteurs, de colporteurs de mots, qui mettent leur langue à l’ouvrage, pour donner à entendre tous les récits, hérités de l’histoire par la parole. Incrédule, elle les écoute déclamer les textes les plus grandioses, rédigés dans les temps où l’écrit était autorisé, voire favorisé. Dans ce monde étrange qu’elle découvre, l’écriture est proscrite. L’oralité est le seul vecteur de transmission des œuvres anciennes.

Elle s’approche des phonateurs : chacun porte un badge sur lequel est inscrit le titre d’un roman et le nom de son auteur. Elle découvre, entre autres grands noms, Victor, Émile, Stéphane, Alphonse, Maurice. Et aussi Marcel. Curieuse elle s’avance. Chaque cicéron, à la demande, déclame, sans se soucier de son voisin d’étagère, l’œuvre choisie.

Ce qu’elle entend la laisse pantoise. L’un des orateurs est précisément à dire l’un des plus célèbres passages du Côté de chez Swann :  » Et dès que j’eus reconnu le goût du morceau de madeleine sandwich au thon trempé dans le tilleul que me donnait ma tante, aussitôt la vieille maison grise sur la rue, où était sa chambre, vint comme un décor de théâtre s’appliquer au petit pavillon donnant sur le jardin…« .  Pauvre Marcel, qui écrivait en 1913 :  » « Mais quand d’un passé ancien rien ne subsiste, seules plus frêles, mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l’odeur et la saveur restent encore longtemps« . Même le souvenir de ses souvenirs olfactifs et gustatifs s’était érodé, effacé, en ce frottant à la mémoire faillible des hommes !

Le lac d’Alphonse s’était transformé en torrent tumultueux ; la Gervaise d’Émile se prénommait désormais Milanaise.

Elle comprit soudain ce que serait un monde où l’écriture n’existerait pas. Un monde où rien ne viendrait prolonger la parole, la questionner, la conserver et où aucune petite note griffonnée sur du papier ne porterait secours à nos mémoires chancelantes.

© Martine – 03 juillet 2015 

Les Impromptus Littéraires

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