Loin des mosquées, Armel Job

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Armel Job, Loin des mosquées, Pocket, mars 2014.

Note de l’éditeur :

Turc grandi en Belgique, Evren achève à Cologne de brillantes études de comptabilité. Hébergé chez son oncle, ce garçon de vingt et un ans, encore chaste et au visage ingrat, s’éprend de sa cousine, la belle et sensuelle Derya. Rentré en Belgique, Evren fait part aux siens de sa décision : il va épouser Derya. Une délégation familiale se rend donc en Allemagne pour demander la main de la jeune fille. Mais les choses ne tournent pas exactement comme prévu : Derya éconduit Evren. Outragés par cette humiliante fin de non-recevoir, les parents d’Evren cherchent un nouveau parti pour leur fils et choisissent Yasemin, une paysanne anatolienne de seize ans, vive et dégourdie, qu’Evren connaît à peine. Les noces ont lieu, et le jeune couple apprend peu à peu à s’apprivoiser.


Loin des lieux de la dévotion et de l’allégeance, Derya et Yasemin, toutes deux turques, embarquent, chacune à sa manière sur le bateau de l’émancipation. Deux voyages qui ne partent pas du même port, mais qui, autant l’un que l’autre, sont malmenés par une houle culturelle hypocrite et impitoyable.

« Ah, la domination des mâles sur les femelles, parlons-en ! Lequel d’entre eux se soustraira jamais au terrible moment où il se trouve sur le seuil de la femme ? La femme est dedans, l’homme est dehors. C’est la nature. Aucune religion, aucune civilisation ne changera cela. Le mâle finit toujours dressé devant les clous de la porte. Il demande que la femme ouvre. »

Derya vit avec sa famille en Allemagne. Elle est lycéenne. Yasemin commence son odyssée aux fins fonds de la ruralité Anatolienne. Leur histoire s’enroule autour d’Evren, un cousin, maternel pour l’une, paternel pour l’autre, qui devient l’enjeu, bien involontaire, de leur indépendance. La première a rendu le jeune homme fou d’amour et de désir ; la seconde fut folle d’amour et de désir pour un garçon de là-bas mais se retrouvera unie à Evren « par arrangement ».

Amour, désir, plaisir… les mots sont lâchés. Ils prennent l’apparence de féroces carnassiers prompts à engloutir l’honneur des familles. L’honneur des « pères de famille » secondés avec zèle par leur progéniture mâle et par la coercition de leurs épouses.

« À ce moment-là, j’ai compris que j’étais perdue. Mon père ne m’aimait pas. C’était une illusion. La vérité, c’était qu’il se félicitait d’avoir une fille agréable, comme ses ancêtres se réjouissaient d’avoir dans l’enclos une cavale fringante qu’ils regardaient caracoler, le cœur plein de joie, mais qu’ils laisseraient partir sous la selle et les étriers du plus offrant ».

L’histoire serait  presque médiévaliste. Elle est forgée de violences, physiques, verbales, de rituels symboliques empreints d’archaïsmes que nos yeux ponantais ne peuvent que ressentir obsolètes, irrespectueux et profanateurs de la femme. Le synopsis de ce roman ne s’ancre pas dans l’ultracisme fondamentaliste ; il puise ses sources dans la banalité d’un quotidien ordinaire et contemporain. Point de minarets, point de tapis de prière (ou, s’ils existent, – probablement d’ailleurs  – ils font partie des meubles), point d’islamisme radical. Une tranquille vie familiale : papa travaille, maman ménage (à tous les sens du terme), les enfants sont bien sages. Excepté Derya, qui n’a « rien fait de mal » (et même si !) mais qui provoque la concupiscence du cousin et l’ire du père. Yasemin, elle, est moins « rentre-dedans » ; elle contourne avec subtilité les interdits culturels et s’arrange pour que sa « faute » (bien réelle) tourne à son avantage. Ces deux jeunes femmes sont des combattantes de l’ombre, porte-paroles d’un légitime besoin d’indépendance vis-à-vis de leurs homologues masculins qui brandissent une puissance illusoire au nom d’une civilisation anachronique.

Ce roman est dramatiquement convaincant. Il ne dénonce pas, il ne juge pas, il dit, sans à priori. Il dit.

« Dans les affaires d’honneur, les hommes ne sont jamais en cause. Pauvres victimes de la chiennerie féminine ! ».

Merci à Anne, pour cette invitation à la lecture d’un auteur Belge !

7 réflexions sur “Loin des mosquées, Armel Job

    1. Je suis en contact hebdomadaire avec deux familles turques. Les mamans, adorables au demeurant, n’imaginent pas un seul instant qu’elles pourraient « être » autrement que ce que leur culture leur impose. Elles ont été façonnées dans ce moule. Les enfants sont encore jeunes ; je ne sais pas comment les parents envisagent leur adolescence, mais j’ai été surprise, une fois, de trouver une des fillettes de 8/9 ans, installée, foulard sur la tête, sur le tapis de prière. La maman m’a expliqué que c’était « le choix » de l’enfant et que rien ne lui était imposé.

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  1. Ah quelle belle présentation de ce roman et de ces deux personnages féminins ! Avec un vocabulaire très raffiné, je suis éblouie. Oui, comme tu le dis, on n’est même pas dans une prescription religieuse prégnante, c’est juste la vie et les rites « ordinaires » de familles « ordinaires ». Je suis ravie (une fois de plus) de t’avoir tentée.

    Aimé par 1 personne

    1. Je te remercie, Anne, de m’avoir « prescrit » ce roman. Une belle lecture qui décile les yeux sur les traditions, vives, des familles musulmanes au sein de notre culture.

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